Nietzsche, la souffrance et la maladie

Le site Santé Nature Innovation publie un article peu com­mun et pas facile à entendre par les temps qui courent. Mais cet article a inter­pel­lé notre rédac­tion qui a sou­hai­té le relayer car il apporte peut-être cer­taines clés qui aide­ront nos lec­teurs et lec­trices à mieux com­prendre notre monde moderne et pro­gres­siste. En réa­li­té archaïque et déca­dent.
Bonne lec­ture et bonnes réflexions !

Nietzsche, la souffrance et la maladie

Publié le 16 juin 2020 dans Santé Nature Innovation

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À l’âge de 4 ans, le jeune Friedrich Nietzsche perd son père, qu’il ado­rait.
Peu après sur­vient la mort de son petit frère, Joseph.
Étudiant, il attrape la syphi­lis, une mala­die infec­tieuse mor­telle et très douloureuse.

Il pas­se­ra le reste de sa vie acca­blé de nau­sées, de ter­ribles maux de tête, de vomis­se­ments. Il res­te­ra par­fois des jour­nées entières dans une céci­té com­plète. Il est obli­gé d’abandonner la car­rière uni­ver­si­taire brillante qui l’attendait, et se réfu­gie dans une chambre modeste qu’il loue à un fer­mier au plus pro­fond de la Suisse, seul endroit où sa san­té fra­gile lui per­met de sur­vivre.

En hiver 1880, il tombe dans le « trou noir de son exis­tence ». Il est au fond de l’abîme, au bord du sui­cide. Il ren­contre une jeune Russe, Lou Salomé, et semble trou­ver enfin le bon­heur. Mais l’aventure tourne au fias­co. Elle laisse Nietzsche pro­fon­dé­ment bles­sé, en 1883 :
« Je ne com­prends plus du tout à quoi bon vivre, ne fût-ce que six mois de plus. Tout est ennuyeux, dou­lou­reux, dégoû­tant ! », écrit-il.
Il n’eut que des décep­tions avec les femmes, qui étaient il est vrai effrayées par son énorme mous­tache. « Grâce à ta femme, tu es cent fois plus heu­reux que moi », écrit-il à un ami.
Mais la syphi­lis, qui attaque le cer­veau, gagne du ter­rain. Il perd la rai­son. Il est inter­né en hôpi­tal psy­chia­trique puis meurt dans une misère noire.
Ses livres ne connaissent, durant sa vie, aucun suc­cès, tant il est en déca­lage avec ses contem­po­rains. Nietzsche vit dans une grande pau­vre­té, presque tota­le­ment incompris.Friedrich Nietzsche

Nietzsche avait l’expérience de la souffrance, et voici ce qu’il recommandait de faire

Nous avons tous des zones sombres dans notre vie. Nous avons tous des dif­fi­cul­tés qui paraissent insur­mon­tables. Nous connais­sons tous des échecs.
La plu­part des phi­lo­sophes ont essayé de nous aider à réduire nos souf­frances. Ils nous ont don­né des conseils pour nous conso­ler, et nous aider à nous débar­ras­ser de nos dou­leurs.
Friedrich Nietzsche ne voyait pas les choses ain­si.
Il pen­sait que toutes les sortes de souf­frances et d’échecs sont en réa­li­té la clé vers le bon­heur, et devraient donc être accueillies avec joie.

Pour lui, il ne peut y avoir de joie que dans le fait de sur­mon­ter des défis

Plus grands sont les défis, plus grande est la joie

… comme l’alpiniste recherche des mon­tagnes plus hautes et plus dif­fi­ciles à vaincre. C’est du haut de ces mon­tagnes que l’on peut contem­pler les vues les plus belles, res­pi­rer l’air le plus pur. Et les parois les plus ver­ti­gi­neuses sont aus­si celles qui ont la plus fas­ci­nante beau­té.
À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire”.
À l’inverse de tous les phi­lo­sophes, Nietzsche pen­sait que c’était un avan­tage que d’avoir de graves décon­ve­nues dans sa vie ! Il écri­vait : « À tous ceux à qui je porte inté­rêt, je sou­haite la souf­france, l’abandon, la mala­die, les mau­vais trai­te­ments, le déshon­neur ; je sou­haite que ne leur soient épar­gnés ni le pro­fond mépris de soi, ni le mar­tyr de la méfiance envers soi ; je n’ai point pitié d’eux, car je leur sou­haite la seule chose qui puisse mon­trer aujourd’hui si un homme a de la valeur ou non : de tenir bon… »

Pour atteindre quoi que ce soit de valable, esti­mait Nietzsche, il faut faire des efforts gigantesques.

Nietzsche avait une vie rou­ti­nière. Il se levait à 5 heures du matin, écri­vait jusqu’à midi, puis allait mar­cher sur les immenses mon­tagnes qui entou­raient son vil­lage. De sa fenêtre, il pou­vait contem­pler de magni­fiques pay­sages qui par­laient à son âme. « Ne venez sur­tout pas me par­ler de dons natu­rels, de talents innés ! On peut citer dans tous les domaines de grands hommes qui étaient peu doués. Mais la gran­deur leur est venue, ils se sont faits “génie” (comme on dit) », écri­vait-il.
Et ils l’ont fait en sur­mon­tant les dif­fi­cul­tés.
« Ce n’est pas par le génie, c’est par la souf­france, par elle seule, qu’on cesse d’être une marion­nette », écri­ra après lui le phi­lo­sophe nietz­schéen Emil Cioran.Emil Cioran

La difficulté est la norme

Nous éprou­vons de la dou­leur à cause de la dif­fé­rence que nous consta­tons entre la per­sonne que nous sommes, et celle que nous pour­rions être.
Mais évi­dem­ment, souf­frir ne suf­fit pas. Sinon, nous serions tous des génies ! Le défi, c’est de bien réagir à la souf­france.

Nietzsche pen­sait que nous devions consi­dé­rer nos pro­blèmes comme un jar­di­nier regarde ses plantes. Le jar­di­nier trans­forme des racines, des oignons, des tuber­cules, qui paraissent très laides, en de jolies plantes por­tant des fleurs et des fruits.

Dans nos vies, il s’agit de prendre des choses qui paraissent « moches » et essayer d’en sor­tir quelque chose de beau.

L’envie peut nous conduire à nuire à notre voi­sin, mais aus­si à une ému­la­tion nous condui­sant à don­ner le meilleur de nous-même. L’anxiété peut nous para­ly­ser, mais aus­si nous conduire à une ana­lyse pré­cise de ce qui ne va pas dans notre vie, et ain­si à la séré­ni­té. Les cri­tiques sont dou­lou­reuses mais elles nous poussent, en géné­ral, à adap­ter notre conduite.

Concernant la mala­die elle-même, Nietzsche a écrit ceci : « Quant à la longue mala­die qui me mine, ne lui dois-je pas infi­ni­ment plus qu’à ma bonne san­té ? Je lui dois une san­té supé­rieure, que for­ti­fie tout ce qui ne tue pas ! Je lui dois ma phi­lo­so­phie. Seule la grande dou­leur affran­chit tout à fait l’esprit. »

Mais bien enten­du, les choses se passent en plu­sieurs temps : la “joie”, le “sens” de la mala­die ne sur­viennent pas au moment où vous êtes en train de souf­frir. Cela n’apparaît que len­te­ment, et après coup, lorsque la vie offre une forme de répit. C’est alors, seule­ment, qu’on peut se retour­ner et voir le côté posi­tif de l’épreuve.

« D’abord il y a la cru­ci­fixion ; ensuite seule­ment vient la résur­rec­tion », me disait un ami. Mais au moment où l’on est cloué sur la croix, ce n’est jamais drôle, évi­dem­ment… Ce qui me fait pen­ser que, au fond, ces réflexions de Nietzsche ne peuvent être com­prises que par les per­sonnes d’un cer­tain âge, qui ont déjà vécu, ont eu le temps de cica­tri­ser leurs épreuves, et de prendre du recul.

Tout le monde n’a pas cette chance, et Nietzsche qui est mort à 56 ans, un âge res­pec­table pour l’époque, aurait sans doute pu insis­ter un peu plus sur ce point…

À votre santé !

Jean-Marc Dupuis