L’Hebdo Varois 15–2016
Il faut se méfier des unanimités comme des évidences. La convergence de la classe politique, l’unisson du monde médiatique – « même Marine Le Pen » se complaisent à souligner les journaux – ce concert de louanges au lendemain du décès du pape de l’utopique nouvelle gauche, est attristant. Non, Michel Rocard, le politique, ne laissera aucun regret. Seulement des remords de ne pas avoir vu démonter plus tôt le mythe de droiture de Michel Rocard, l’homme.
Une contribution à cet exercice de vérité et de mémoire sur Rocard est indispensable
Quand « Hamster Ă©ruÂdit » pousse aux scouts l’amour de l’autre (loinÂtain) jusqu’à l’excès, oubliant le devoir de prĂ©ÂfĂ©Ârence pour les siens (proches), le pli est pris. Les rĂ©proÂbaÂtions et admoÂnesÂtaÂtions de son père, rĂ©itĂ©ÂrĂ©es lors des prises de posiÂtion du jeune Michel Ă proÂpos de l’AlgĂ©rie, n’y feront rien. Bien au contraire. Comme François Hollande, lui ausÂsi pseuÂdo-rebelle Ă la classe sociale et aux idĂ©es poliÂtiques de son père, Michel Rocard est avant tout un rejeÂton de la haute bourÂgeoiÂsie. Un de ces fils de famille dĂ©saÂbuÂsĂ© de la posiÂtion sociale de son clan, avant mĂŞme d’avoir exerÂcĂ© les resÂponÂsaÂbiÂliÂtĂ©s inhĂ©Ârentes. Un clasÂsique des annĂ©es cinÂquante, qui culmiÂneÂra surÂtout lors de la dĂ©cenÂnie suiÂvante. Mais Michel Rocard, le bon Ă©lève, le polar, veut dĂ©jĂ avoir de l’avance en tout. L’appartenance, par sa mère, Ă la haute sociĂ©ÂtĂ© proÂtesÂtante rajoute une dose de mauÂvaise conscience auto-mutiÂlante dans cet esprit brillant, mais torturĂ©.
Remords, disions-nous. Par exemple que Michel DebrĂ© n’ait pas su en son temps faire calÂmer l’expression de ses senÂtiÂments antiÂnaÂtioÂnaux au jeune Ă©narque. Car c’est dès le dĂ©but de ses interÂvenÂtions publiques que Michel Rocard a sysÂtĂ©ÂmaÂtiÂqueÂment pris le parÂti de l’identitĂ© revenÂdiÂquĂ©e. Mais pas des Français, pour lui seuls les AlgĂ©riens y avaient droit, et encore parÂmi eux les arabes musulÂmans. Les Pieds-noirs Ă©taient exclus de sa comÂpasÂsion chrĂ©Âtienne et natioÂnale, très sĂ©lective.
Remords, dans le mĂŞme registre, que perÂsonne en mĂ©troÂpole ou dans l’île, ne se soit monÂtrĂ© sufÂfiÂsamÂment disÂsuaÂsif pour empĂŞÂcher les funestes accords de Matignon du 26 juin 1988 sur l’autodĂ©termination de la Nouvelle CalĂ©donie. Sorte de rĂ©pĂ©ÂtiÂtion de la dĂ©misÂsion natioÂnale de la France, cumuÂlant en concenÂtrĂ© les tares des 19 mars et 5 juillet 1962. On dit que l’Histoire ne se rĂ©pète pas. Peut-ĂŞtre, mais avec Rocard elle bĂ©gaye. Les accords de Matignon ont constiÂtuĂ© « l’un de mes plus beaux souÂveÂnirs », dira-t-il. IndĂ©crottable.
Le legs fatal de la social-démocratie
Remords, encore, qu’aucun gouÂverÂneÂment depuis 35 ans n’ait supÂpriÂmĂ© les deux bĂŞtises qui demeurent les seuls faits marÂquants en matière sociale et fisÂcale du pasÂsage de Rocard Ă la tĂŞte du gouÂverÂneÂment. Deux plaies, tant sur le prinÂcipe idĂ©oÂloÂgique que sur les consĂ©Âquences Ă©coÂnoÂmiques, dont nous resÂsenÂtons plus que jamais aujourd’hui la douÂleur et le poids : le RMI et la CSG. De nos jours aggraÂvĂ©es en RSA et CSG + CRDS (merÂci Chirac et JuppĂ©) Ă des taux confisÂcaÂtoires et avec une uniÂverÂsaÂliÂtĂ© mĂ©thoÂdique. Deux fonÂdeÂments de cette culture de l’assistance, du renonÂceÂment et de la fataÂliÂtĂ©, qui imprègne hĂ©las toute la classe poliÂtique, de Terra Nova au Front National. Deux bouÂlets qui empĂŞchent la France de releÂver la tĂŞte. Deux exemples de cette chaÂriÂtĂ© dĂ©voyĂ©e qu’aiment tant les sociaÂlistes – et tous les sociaux-dĂ©moÂcrates qui s’ignorent – surÂtout quand elle est praÂtiÂquĂ©e avec l’argent des autres.
Faut-il posÂsĂ©Âder un « esprit comÂplexe », comme disent pruÂdemÂment et rĂ©vĂ©ÂrenÂcieuÂseÂment les comÂmenÂtaÂteurs, pour imaÂgiÂner qu’accorder un reveÂnu en Ă©change d’aucun traÂvail, ni d’aucune contriÂbuÂtion Ă la sociĂ©ÂtĂ©, va dynaÂmiÂser celle-ci ? Surtout en le finanÂçant dĂ©maÂgoÂgiÂqueÂment avec un « impĂ´t sur la forÂtune », l’IGF hier, l’ISF aujourd’hui, c’est-Ă -dire en douÂblant l’impĂ´t de ceux qui se sont constiÂtuĂ© un capiÂtal grâce Ă leur traÂvail dĂ©jĂ taxĂ© !
Faut-il dĂ©veÂlopÂper une penÂsĂ©e torÂtueuse pour invenÂter le prinÂcipe que la proÂtecÂtion sociale doit ĂŞtre finanÂcĂ©e par l’impĂ´t gĂ©nĂ©ÂraÂliÂsĂ© (CSG), ce qui reprĂ©Âsente la nĂ©gaÂtion mĂŞme de l’esprit fonÂdaÂteur de la mutuaÂliÂsaÂtion volonÂtaire ? Rocard l’a fait. JuppĂ© a renÂforÂcĂ© ce menÂsonge, en augÂmenÂtant les taux, en ajouÂtant Ă l’assiette de la CSG la CRDS, suprĂŞme naĂŻÂveÂtĂ© pour les gogos qui s’imaginent que cet impĂ´t supÂplĂ©ÂmenÂtaire sert effecÂtiÂveÂment Ă remÂbourÂser la dette de la SĂ©cu, et surÂtout y arrivera…
Rocard a développé les pompes aspirantes de l’immigration-invasion économique
Ce faiÂsant, l’ancien sociaÂliste autoÂgesÂtionÂnaire du PSU, qui rĂŞvait pour la France du modèle poliÂtique, Ă©coÂnoÂmique, pluÂriethÂnique et mulÂtiÂconÂfesÂsionÂnel de la Yougoslavie, lequel a connu le sucÂcès et la pĂ©renÂniÂtĂ© que l’on sait avec le bonÂheur et la liberÂtĂ© du peuple aux sens comÂmuÂnistes de ces termes, savait très bien qu’il insÂtilÂlait pour longÂtemps son venin idĂ©oÂloÂgique dans la sociĂ©ÂtĂ© franÂçaise. Ă€ ceux qui seraient tenÂtĂ©s d’avoir la mĂ©moire courte, de ne reteÂnir que l’image d’un sociaÂliste moderne (oxyÂmore) qui se serait soi-disant oppoÂsĂ© aux sociaÂlistes archaĂŻques (plĂ©oÂnasme), il falÂlait rapÂpeÂler ce pasÂsĂ©. Souvenons-nous pour illusÂtraÂtion de cette affiche prĂ©ÂmoÂniÂtoire du dĂ©but des annĂ©es soixante-dix du PSU, qui prĂ©ÂtenÂdait dĂ©fendre la classe ouvrière franÂçaise, alors que le visuel reprĂ©ÂsenÂtait excluÂsiÂveÂment une popuÂlaÂtion plus sympÂtoÂmaÂtique de Bab-el-oued ou de Barbès que de la France proÂfonde. C’est ausÂsi cela, l’hĂ©ritage de Rocard.
Remords que ceci, nul ne l’ait dit ou rapÂpeÂlĂ©, le porÂtrait de Rocard se serait rapÂproÂchĂ© de la vĂ©riÂtĂ©. Et que l’on ne vienne pas nous dire, pour le dĂ©ploÂrer comme les mĂ©dias du Système, ou pour s’en rĂ©jouir comme les comÂmenÂtaÂteurs de « droite » depuis hier, que Rocard avait mis de l’eau dans son vin, après avoir adhĂ©ÂrĂ© au PS. Qu’il se serait recenÂtrĂ© façon resÂponÂsable quand il a exerÂcĂ© les foncÂtions gouÂverÂneÂmenÂtales. C’est faux. Certes il a bien dĂ©claÂrĂ© « La France ne peut accueillir toute la misère du monde… », mais bizarÂreÂment on oublie la pluÂpart du temps la fin de cette mĂŞme phrase « …mais elle doit en prendre fidèÂleÂment sa part ». Tout Ă©tait dit ainÂsi hier par le preÂmier sinistre Rocard. Tout est fait aujourd’hui ainÂsi par son sucÂcesÂseur Valls. Lequel a Ă©tĂ© lanÂcĂ© en poliÂtique par Rocard, qui lui confiait : « Tu sais, Manuel, la poliÂtique c’est souÂvent sale ». Si ce sont eux qui le disent…
Un modèle de droiture entièrement contrefait, typique de l’hypocrisie protestante
Et ils savent de quoi ils parlent en matière d’hygiène poliÂtique et sociale. Notamment le maĂ®tre « Croâ », souÂvent cariÂcaÂtuÂrĂ© en effet avec un phyÂsique de corÂbeau. Ou encore affuÂblĂ© du sobriÂquet de « Gonflant-Sainte-Honorine », tant l’estime que porÂtait Ă lui-mĂŞme le maire de Conflans l’amenait Ă pĂ©roÂrer de façon supĂ©Ârieure et confuse. Tellement que mĂŞme ses camaÂrades du parÂti se demanÂdaient souÂvent ce qu’il avait vouÂlu dire. Piètre oraÂteur, il fut nĂ©anÂmoins le menÂtor de l’actuel chef du gouÂverÂneÂment. Peut-ĂŞtre lui a‑t-il enseiÂgnĂ© le coup du mĂ©pris des autres, avec les posÂtures de Caudillo de contreÂbande et les mouÂveÂments de menÂton post-musÂsoÂliÂniens ? En tout cas, en bon sociaÂliste, en bon chrĂ©Âtien, Rocard a donÂnĂ© Ă Valls l’exemple de la chaÂriÂtĂ© bien ordonÂnĂ©e et de la droiÂture morale. La loi de janÂvier 1990 visant Ă assaiÂnir la vie poliÂtique, notamÂment en matière de finanÂceÂment des parÂtis, celle prise sous le gouÂverÂneÂment Rocard et que la classe poliÂtiÂco-mĂ©diaÂtique rĂ©vère comme l’acte fonÂdaÂteur de ce puriÂtaÂnisme revenÂdiÂquĂ©, c’est ce texte, ne l’oublions-pas, qui effaÂçait les infracÂtions comÂmises avant le 15 juin 1989. C’est-Ă -dire les faits qui ont Ă©claÂbousÂsĂ© Ă jamais le PS par ses scanÂdales finanÂciers et ses rackets orgaÂniÂsĂ©s, l’affaire URBA constiÂtuant la parÂtie Ă©merÂgĂ©e de l’iceberg. L’auto-amnistie comme acte de contriÂtion, on a connu plus vĂ©riÂtable honnĂŞtetĂ©.
Héritage et louanges post mortem
L’hĂ©ritage poliÂtique de Michel Rocard est donc lourd et nĂ©gaÂtif. La sucÂcesÂsion n’est pas encore rĂ©glĂ©e. Le poiÂson difÂfuse touÂjours ses effets. Il n’est que de voir les rĂ©acÂtions Ă son dĂ©cès pour le constaÂter. Étrange au preÂmier abord cette unaÂniÂmiÂtĂ©, lauÂdaÂtive envers celui qui a rĂ©usÂsi l’exploit de perdre trois Ă©lecÂtions prĂ©ÂsiÂdenÂtielles sans jamais avoir pu se prĂ©ÂsenÂter une seule fois, devient mĂŞme inquiĂ©Âtante. Que Nicolas Sarkozy encense celui qu’il avait nomÂmĂ© en binĂ´me avec Alain JuppĂ© Ă la tĂŞte du grand emprunt natioÂnal, toute honte bue après que Rocard eut comÂpaÂrĂ© sa poliÂtique sĂ©cuÂriÂtaire Ă celle de « Vichy » et des « Nazis », rien de très surprenant.
Que les sociaÂlistes rĂ©vèrent, mais seuleÂment post morÂtem, le camaÂrade qu’ils ont soiÂgneuÂseÂment Ă©liÂmiÂnĂ© quand il Ă©tait vivant, rien que de très logique.
En revanche quand François Fillon salue la mĂ©moire d’un homme qui avait « vouÂlu moderÂniÂser la gauche », certes il se veut plus malin, mais il se trompe quand mĂŞme.
Quand Jean-François CopĂ© Ă©voque un « honÂnĂŞte homme », on hĂ©site entre la reconÂnaisÂsance du proÂfesÂsionÂnel ou l’hommage du vice Ă la vertu.
Quand Bruno Le Maire relève « honÂnĂŞÂteÂtĂ© et droiÂture », ceci en dit long sur sa clairÂvoyance poliÂtique et la ferÂmeÂtĂ© de ses convictions.
Ne parÂlons pas de NKM, ce serait faire de la publiÂciÂtĂ© Ă l’indigence.
Au vu de pareilles dĂ©claÂraÂtions, la droite de type les RĂ©publicains paraĂ®t bien en panne de trouÂver sa colonne verÂtĂ©Âbrale idĂ©oÂloÂgique. Plus surÂpreÂnantes et inquiĂ©Âtantes sont celles de Marine Le Pen et Florian Philippot, dans le mĂŞme registre comme par hasard : « Homme de convicÂtions » pour l’une, « Ă©lĂ©Âgance et convicÂtions sinÂcères » pour l’autre. Dit ainÂsi, le Front natioÂnal semble bien ĂŞtre dĂ©sorÂmais un parÂti comme les autres.
Les Varois quant Ă eux ne retienÂdront vraiÂsemÂblaÂbleÂment pas grand-chose de cet homme, deveÂnu subiÂteÂment grand aux yeux de beauÂcoup par la seule transÂfiÂguÂraÂtion due Ă son dĂ©cès. Ah si : il paraĂ®t qu’il est venu chez nous quand il Ă©tait preÂmier ministre. Il aurait proÂnonÂcĂ© le 2 sepÂtembre 1990 un disÂcours d’une imporÂtance capiÂtale Ă La Garde-Freinet, sur la lutte contre les feux de forĂŞt. Ce qui appaÂremÂment n’a pas sufÂfi Ă empĂŞÂcher les incenÂdies depuis lors.
Marc FRANÇOIS, Toulon, 3 juillet 2016
