Le sexe des mots

22 février 2021 | 4 Commentaires 

Jean-François Revel, nor­ma­lien, jour­na­liste, écri­vain, aca­dé­mi­cien, com­mente la fémi­ni­sa­tion des mots dans un article paru le 11 juillet 1998 dans Le Point :Jean-François Revel - Académicien

Byzance tomba aux mains des Turcs tout en discutant du sexe des anges.

Le fran­çais achè­ve­ra de se décom­po­ser dans l’illettrisme pen­dant que nous dis­cu­te­rons du sexe des mots.

La que­relle actuelle découle de ce fait très simple qu’il n’existe pas en fran­çais de genre neutre comme en pos­sèdent le grec, le latin et l’allemand. D’où ce résul­tat que, chez nous, quan­ti­té de noms, de fonc­tions, métiers et titres, séman­ti­que­ment neutres, sont gram­ma­ti­ca­le­ment fémi­nins ou mas­cu­lins. Leur genre n’a rien à voir avec le sexe de la per­sonne qu’ils concernent, laquelle peut être un homme.

Homme, d’ailleurs, s’emploie tan­tôt en valeur neutre, quand il signi­fie l’espèce humaine, tan­tôt en valeur mas­cu­line quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d’une incom­pé­tence qui condamne à l’embrouillamini sur la fémi­ni­sa­tion du voca­bu­laire. Un humain de sexe mas­cu­lin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fri­pouille ou une andouille.

De sexe fémi­nin, il lui arrive d’être un man­ne­quin, un tyran ou un génie. Le res­pect de la per­sonne humaine est-il réser­vé aux femmes, et celui des droits de l’homme aux hommes ?

Absurde !

Ces fémi­nins et mas­cu­lins sont pure­ment gram­ma­ti­caux, nul­le­ment sexuels.

Certains mots sont pré­cé­dés d’articles fémi­nins ou mas­cu­lins sans que ces genres impliquent que les qua­li­tés, charges ou talents cor­res­pon­dants appar­tiennent à un sexe plu­tôt qu’à l’autre. On dit : « Madame de Sévigné est un grand écri­vain » et « Rémy de Goumont est une plume brillante ». On dit le garde des Sceaux, même quand c’est une femme, et la sen­ti­nelle, qui est presque tou­jours un homme.

Tous ces termes sont, je le répète, séman­ti­que­ment neutres. Accoler à un sub­stan­tif un article d’un genre oppo­sé au sien ne le fait pas chan­ger de sexe. Ce n’est qu’une banale faute d’accord.

Certains sub­stan­tifs se fémi­nisent tout natu­rel­le­ment : une pia­niste, avo­cate, chan­teuse, direc­trice, actrice, papesse, doc­to­resse. Mais une dame minis­tresse, pro­vi­seuse, méde­cine, gar­dienne des Sceaux, offi­cière ou com­man­deuse de la Légion d’Honneur contre­vient soit à la clar­té, soit à l’esthétique, sans que remar­quer cet incon­vé­nient puisse être impu­té à l’antiféminisme. Un ambas­sa­deur est un ambas­sa­deur, même quand c’est une femme. Il est aus­si une excel­lence, même quand c’est un homme. L’usage est le maître suprême.

Une langue bouge de par le mariage de la logique et du tâton­ne­ment, qu’accompagne en sour­dine une mélo­die ori­gi­nale. Le tout est fruit de la len­teur des siècles, non de l’opportunisme des poli­tiques. L’Etat n’a aucune légi­ti­mi­té pour déci­der du voca­bu­laire et de la gram­maire. Il tombe en outre dans l’abus de pou­voir quand il uti­lise l’école publique pour impo­ser ses oukases lan­ga­giers à toute une jeunesse.

J’ai enten­du objec­ter : « Vaugelas, au XVIIe siècle, n’a‑t-il pas édic­té des normes dans ses remarques sur la langue fran­çaise ?». Certes. Mais Vaugelas n’était pas ministre. Ce n’était qu’un auteur, dont cha­cun était libre de suivre ou non les avis. Il n’avait pas les moyens d’imposer ses lubies aux enfants. Il n’était pas Richelieu, lequel n’a jamais tran­ché per­son­nel­le­ment de ques­tions de langues.

Si notre gou­ver­ne­ment veut ser­vir le fran­çais, il ferait mieux de veiller d’abord à ce qu’on l’enseigne en classe, ensuite à ce que l’audiovisuel public, pla­cé sous sa coupe, n’accumule pas à lon­gueur de soi­rées les faux sens, solé­cismes, impro­prié­tés, bar­ba­rismes et cuirs qui, péné­trant dans le crâne des gosses, achèvent de rendre impos­sible la tâche des ensei­gnants. La socié­té fran­çaise a pro­gres­sé vers l’égalité des sexes dans tous les métiers, sauf le métier poli­tique. Les cou­pables de cette honte croient s’amnistier (ils en ont l’habitude) en tor­tu­rant la grammaire.

Jean-François Revel

Jean-François Revel - La tentation totalitaire

4 Commentaires 

  1. A l’heure ou le « iel » n’a pas bais­sé les bras, il est bon de relire une aus­si belle tranche de français.

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  2. Certes Monsieur Revel mais admet­tez que pro­vi­seure, avo­cate, auteure, doc­teure… pour une femme est éclair­cis­sant quant à la séman­tique, ne déna­ture pas la langue quant à sa com­pré­hen­sion et remet la femelle de l’Homme à sa juste place qu’elle n’au­rait jamais dû quitter.

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    • Réponse à Lira,

      oui, et après ? Est-il si impor­tant de connaître le sexe de la per­sonne ? De savoir si c’est un maire ou une maire. Un auteur ou une auteure.
      En vous atta­chant à affi­cher ain­si le sexe par­tout, vous êtes à l’in­verse de ce que vous prô­nez : la dicho­to­mie sys­té­ma­tique par le genre. Est-ce bien cela que vous souhaitez ?

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  3. Comment va-t-on inver­ser le sexe des mots ?
    Pour les hommes : la verge, la queue, la biroute, la sau­cisse, la qué­quette, la zizou­nette, la pine, la gaule, etc. etc.
    Pour les femmes : le cli­to­ris, le vagin, le gazon, le coquillage, l’o­ri­fice, le mignon, le four­neau, le minou, le con, etc. etc.

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