Pandémie et biopouvoir, la nouvelle précarité contemporaine

Hélène Strohl, Inspectrice Générale des affaires sociales hono­raire, nous pré­sente ici ce que Jean Furtos appelle la « bonne pré­ca­ri­té » et la « mau­vaise pré­ca­ri­té » dans son der­nier essai paru aux Éditions Rue d’Ulm.
Au-delà de cette per­cep­tion se des­sine une ère des sou­lè­ve­ments qui ne devraient plus avoir pour but une prise de Pouvoir, mais une res­tau­ra­tion de la puis­sance soli­daire populaire.

« Laisser de côté les fake news, cela va de soi, mais écou­ter les dif­fé­rents sons de cloche requiert de conti­nuer à pen­ser tout en obser­vant le prin­cipe de pru­dence, car la Covid 19 n’est ni la fin du monde, ni un fan­tasme. » Jean Furtos, in Pandémie et bio­pou­voir. La nou­velle pré­ca­ri­té contem­po­raine(1), Éditions rue d’Ulm, Mars 2021, 1 100 pages.

On peut se deman­der, en ces temps d’hystérie col­lec­tive, où s’affrontent « covi­di­sés » et pré­ten­dus « com­plo­tistes », dans un cli­mat d’agressivité et de peur bien entre­te­nues par un pou­voir média­ti­co-poli­tique en mal d’emprise sur l’opinion, si cer­tains ont même com­men­cé un jour à pen­ser. Ces pseu­do-experts qui n’ont de connais­sances éprou­vées par l’expérience que celle des pla­teaux télé, ces jour­na­listes pour qui véri­té du jour vaut doxa éter­nel­le­ment réver­sible, ces poli­tiques les yeux rivés sur les son­dages qu’ils com­man­ditent au jour le jour, pour mieux faire vendre les pro­duits d’un capi­ta­lisme mon­dial triom­phant, savent-ils ce que pen­ser veut dire ? 

Jean Furtos - Pandemie biopouvoir - Nouvelle précarité contemporaineJean Furtos, psy­chiatre émé­rite, pro­mo­teur d’une psy­chia­trie pour les pré­caires dénuée de toute la dégou­li­nante sen­ti­men­ta­li­té qui entoure la plu­part du temps les poli­tiques et les hauts fonc­tion­naires qui font leur car­rière dans « le social » ou le cha­ri­ty-busi­ness, agit et pense à par­tir de sa pra­tique, de sa cli­nique, indi­vi­duelle et col­lec­tive. Il n’est pas de ceux qui courent les pla­teaux télé ni d’ailleurs les « groupes de tra­vail » du minis­tère de la Santé, il n’est sans doute pas membre de diverses auto­ri­tés, mais il est un expert de son domaine qui a lar­ge­ment fait avan­cer la réflexion col­lec­tive et la sienne propre sur la pré­ca­ri­té. C’est à par­tir de cette réflexion, de cette exper­tise qu’il pense la crise sani­taire actuelle. Il ne prend pas par­ti dans les débats d’infectiologues, d’épidémiologistes, de géné­ti­ciens sur la ges­tion de la crise. Tout au plus note-t-on une petite réflexion de ci, de là, sur ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux qui n’ont pas uni­que­ment tort. Mais il situe, déli­bé­ré­ment le débat sur un autre plan, celui de la signi­fi­ca­tion pour les pré­caires et fina­le­ment pour nous tous des extra­or­di­naires mesures prises pour jugu­ler l’épidémie : confi­ne­ment, c’est-à-dire assi­gna­tion à rési­dence, fer­me­ture de nom­breux com­merces et lieux de ras­sem­ble­ments « non essen­tiels », main­te­nant (il écrit avant la cam­pagne de vac­ci­na­tion) vac­ci­na­tion impo­sée aux soi­gnants, et impo­sée indi­rec­te­ment par le passe sani­taire et le passe vac­ci­nal.
Il repère au nom de quoi cette impo­si­tion mor­ti­fère se fait, c’est-à-dire au nom de la pro­tec­tion, de la conser­va­tion du « corps nu ». Qu’est-ce que le corps nu sinon la pure vie maté­rielle indi­vi­duelle, cou­pée de sa rela­tion aux autres, cou­pée de son ins­crip­tion dans le temps, dans l’histoire de sa famille, de son espèce, de la terre ?

Reprenons donc le che­mi­ne­ment de ce livre majeur :

tout d’abord, l’auteur décrit la stratégie de la peur.

L’utilisation des chiffres, jamais rap­por­tés à la situa­tion ordi­naire, ni en France, ni dans le monde, l’utilisation de l’annonce du nombre de décès cumu­lés depuis le début de la crise, la confu­sion sciem­ment entre­te­nue entre tests posi­tifs et cas, alors que 90 % des per­sonnes posi­tives, notam­ment les enfants, sont asymp­to­ma­tiques et ne seraient pas détec­tés s’agissant de n’importe quelle autre mala­die.
Il ana­lyse ensuite com­ment ce cli­mat de peur se mani­feste et s’entretient. Par un mono­idéisme, on ne parle que de ça, par une para­noïa de type schi­zo­phré­nique, cha­cun pre­nant de plus en plus l’autre comme un dan­ger ; et com­ment cette stra­té­gie de la peur est l’intervention d’un bio­pou­voir visant à faire bas­cu­ler les per­sonnes de la bonne pré­ca­ri­té dans une mau­vaise pré­ca­ri­té. « La peur de la conta­gion virale pro­voque, sous une forme majo­rée, des effets que nous connais­sons en dehors du contexte pan­dé­mique… une angoisse tor­pide de la conta­gio­si­té inter­hu­maine en période pré­caire ». La période pré­caire étant le bas­cu­le­ment de la bonne pré­ca­ri­té dans la mau­vaise pré­ca­ri­té, la pré­ca­ri­té excluante de tout rap­port social. Car Furtos est le psy­chiatre expert incon­tes­table de l’analyse psy­cho-sociale de la pré­ca­ri­té, dont il a étu­dié les mani­fes­ta­tions patho­lo­giques bien au-delà des rap­ports offi­ciels ; et il a ana­ly­sé avec le concours d’un socio­logue, les mani­fes­ta­tions col­lec­tives des­quelles il a dis­cu­té au niveau inter­na­tio­nal les « causes » éco­no­mi­co-sociales. Il se démarque des bonnes âmes notam­ment minis­té­rielles qui pleurent sur les défa­vo­ri­sés, sur l’inégalité d’accès aux soins, sur les effets psy­chiques de l’exclusion, mais qui sont inca­pables de rap­por­ter ces phé­no­mènes qui sont deve­nus au fil des ans leur fonds de com­merce, aux véri­tables causes, non pas tant les inéga­li­tés éco­no­miques que ce que Zygmunt Bauman appe­lait « la socié­té liquide », la mise en flux au niveau mon­dial, des biens, des valeurs et des hommes. Mais jus­te­ment pour bien éva­luer la pré­ca­ri­té à sa juste valeur, il ne faut pas faire de la vul­né­ra­bi­li­té une caté­go­rie trop ou pas assez englo­bante. Trop englo­bante quand on consi­dère que sont vul­né­rables indi­vi­duel­le­ment, ne sachant se défendre contre rien la grande majo­ri­té d’une popu­la­tion : les per­sonnes de plus de 65 ans, les per­sonnes souf­frant d’un han­di­cap, les mineurs, les femmes !! ou pas assez englo­bante car on ne com­prend pas que la vul­né­ra­bi­li­té, c’est-à-dire le besoin de l’autre est une carac­té­ris­tique de toute condi­tion humaine. Ce que Furtos nomme la bonne pré­ca­ri­té : « La bonne pré­ca­ri­té est le fait d’avoir abso­lu­ment besoin de l’autre, des autres pour vivre dans l’immense incer­ti­tude de la vie ».

La « bonne précarité » est la caractéristique commune de l’espèce humaine,

celle qui pousse le bébé à cher­cher le sein et le refuge de sa mère, celle qui nous ins­crit dans le grand temps de notre com­mu­nau­té de vie. Durant la moder­ni­té cette pré­ca­ri­té s’est en quelque sorte indi­vi­dua­li­sée. L’homme devient « auto­nome » ou en tout cas vise l’autonomie, sa bous­sole est la Raison. Raison qu’il a peur de perdre comme il avait peur de perdre le logis, la nour­ri­ture, la cha­leur du foyer. Mais durant la post­mo­der­ni­té (Furtos emploie un peu cette notion), la pré­ca­ri­té indi­vi­duelle qui fon­dait sur la rai­son et les croyances dans les grands récits son ins­crip­tion sociale, en est en quelque sorte déta­chée. L’individu est pris dans un mael­ström de flux finan­ciers, maté­riels qui le réduisent à l’état d’objet fluc­tuant. Il n’a plus confiance en soi, il n’a plus confiance en l’autre, il n’a plus confiance dans le grand temps. On pour­rait dire aus­si en termes plus socio­lo­giques qu’il n’est plus ins­crit dans sa (ses) communauté(s) de vie, qu’il n’est plus ins­crit dans la chaîne du temps, enra­ci­né dans le pas­sé de sa com­mu­nau­té, de son espèce, regar­dant avec confiance le pré­sent, sans repor­ter sur le futur attente exces­sive ou peur panique. Il y a une pré­ca­ri­sa­tion de la vie col­lec­tive, on pour­rait dire que la vie indi­vi­duelle et col­lec­tive est en quelque sorte hors sol. Mais tant que cette forme de pré­ca­ri­té est cause de souf­france et par là de capa­ci­té à deman­der et offrir l’aide de l’autre, des autres, elle n’est pas excluante. Elle devient excluante quand les indi­vi­dus dis­pa­raissent de la scène sociale, volon­tai­re­ment ou contraints, quand ils ne sont plus en capa­ci­té de deman­der de l’aide. Furtos montre que, durant les confi­ne­ments, ce sont les per­sonnes pri­vées de tout accom­pa­gne­ment social et non pas les plus fra­giles qui ont bas­cu­lé dans la dépres­sion, cette forme d’exclusion de la vie sociale. Les per­sonnes sui­vies dans son hôpi­tal de jour, per­sonnes vul­né­rables, souf­frant de troubles psy­chiques, mais à qui leurs soi­gnants télé­pho­naient très régu­liè­re­ment ont plu­tôt bien vécu ce deuxième confi­ne­ment au contraire de leurs proches, lais­sés seuls, sans accom­pa­gne­ment social. Ce qui montre bien que ce qu’on appelle exclu­sion sociale n’est pas une carac­té­ris­tique indi­vi­duelle, mais un pro­ces­sus socié­tal. Or toutes les poli­tiques sociales sont basées sur une caté­go­ri­sa­tion des indi­vi­dus en popu­la­tions plus ou moins vul­né­rables. Ce que décrit Furtos est un pro­ces­sus social et non pas des carac­té­ris­tiques indi­vi­duelles. Et il montre bien com­ment la ges­tion capi­ta­lis­tique des hommes comme autant de « flux » détruit cette inter­ac­tion soli­daire, réduit cha­cun au corps nu.

L’effet de la ges­tion de la pan­dé­mie dès lors que le seul objec­tif était la pré­ser­va­tion du corps nu, c’est-à-dire de la vie défi­nie comme non mort, dénu­dée de ses rela­tions aux autres, de son ancrage com­mu­nau­taire, de son ins­crip­tion dans un temps long, a été cette exclu­sion de nombre de per­sonnes, auto-exclu­sion sous l’effet de la peur panique, exclu­sion orches­trée par le Pouvoir, avec notam­ment les passes sani­taires puis vac­ci­naux. Pour décrire cette stra­té­gie de la peur, Furtos reprend à Michel Foucault le terme de « bio­pou­voir ». Alors que le Pouvoir, à l’époque pré-moderne ne se pré­oc­cu­pait que de l’obéissance des sujets à payer l’impôt et faire la guerre,

le Pouvoir moderne a pour ambition la gestion de la vie privée et du corps des individus :

hygié­nisme et médi­ca­li­sa­tion de l’existence. Furtos, s’appuyant notam­ment sur les tra­vaux de Giorgio Agamben, montre com­ment le bio­pou­voir, dans une situa­tion d’exception qui dure, au nom de la pré­ser­va­tion de la vie nue, va ins­tau­rer un tota­li­ta­risme sem­blable à celui des camps, non­obs­tant que le pro­ces­sus à l’œuvre est de l’ordre d’une cruau­té froide et non pas d’une cruau­té chaude.

Deux thèmes méri­te­raient d’être dis­cu­tés avec l’auteur.
D’abord, ce bio­pou­voir abou­tis­sant à une forme de tota­li­ta­risme froid, est-il une sorte d’apogée, d’acmé de l’idéologie de la moder­ni­té, pro­duc­ti­viste, maté­ria­liste, ratio­na­liste et indi­vi­dua­liste ou est-il l’arme de guerre de ce que Bauman nomme la socié­té liquide, cette mon­dia­li­sa­tion tout entière diri­gée par la logique des flux finan­ciers. Et jus­te­ment, quand Furtos parle de cette bonne pré­ca­ri­té, cet ancrage dans le réseau social qui entoure cha­cun, vise-t-il à ce que Ferdinand Tönnies appe­lait le lien social com­mu­nau­taire, celui que l’on entre­tient avec ses proches (du ter­ri­toire, des croyances et idéaux par­ta­gés, des pas­sions com­munes) ou le lien social de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, celui dans lequel on confie à des experts et des sachants le pou­voir d’orienter nos vies. Pour le dire autre­ment, l’analyse de Foucault et d’Agamben est-elle par­ti­cu­liè­re­ment bien adap­tée à la poli­tique sani­taire telle que l’a pen­sée la moder­ni­té, jusqu’aux lois de 2002 à 2005 ins­tau­rant une démo­cra­tie sani­taire, visant à l’autonomie de chaque sujet ?
Ensuite, la ges­tion de la pan­dé­mie, abou­tis­sant à l’effacement de tout cet acquis de démo­cra­tie sani­taire, le consen­te­ment libre et éclai­ré, le devoir de soin du méde­cin en accord avec le malade, l’information des malades sur les risques des trai­te­ments, etc., n’est-elle pas le signe de la fin d’une époque, celle de la moder­ni­té ? On le sait, les tran­si­tions entre époques sont des périodes de grande crise, pas seule­ment épi­dé­mique, mais aus­si de misère et de pénu­rie éco­no­mique, de bou­le­ver­se­ment cultu­rel et spi­ri­tuel, de panique. La fin de l’empire romain comme la fin du Moyen-Âge ont connu des épi­sodes de bou­le­ver­se­ment. La recons­truc­tion ne s’est pas faite par un chan­ge­ment ins­ti­tu­tion­nel, par une révo­lu­tion poli­tique, pas non plus par un pro­jet d’ensemble. Mais plu­tôt par la lente émer­gence de mul­tiples ini­tia­tives com­mu­nau­taires, locales et soli­daires. La mul­ti­pli­ca­tion des monas­tères à par­tir du VIe siècle, l’essor des villes, des cor­po­ra­tions, des confré­ries au XVe siècle en sont de bons exemples. C’est ce qui va se pas­ser sans doute main­te­nant, nous entrons dans une ère des sou­lè­ve­ments(2) , sou­lè­ve­ments qui ne devraient plus avoir pour but une prise de Pouvoir, mais une res­tau­ra­tion de la puis­sance soli­daire populaire.

Hélène Strohl
Inspectrice Générale des affaires sociales honoraire


(1) Il faut noter que ce livre est paru en mars 2021, c’est-à-dire avant que ne s’ajoutent aux diverses mesures de confi­ne­ment, iso­le­ment des per­sonnes âgées, gestes bar­rières divers, la grande cam­pagne de vac­ci­na­tion avec un libre choix impo­sé, un consen­te­ment peu éclai­ré et pas tout à fait libre, etc.
(2) Cf. Michel Maffesoli, L’Ère des sou­lè­ve­ments, Cerf, Paris, 2021.

Hélène Strohl a co-écrit avec Michel Maffesoli La faillite des élites :

Michel Maffesoli - Hélène Strohl - Faillitte élites

Aucun commentaire

Envoyer le commentaire

Votre adresse e‑mail ne sera pas publiée.

un + quatre =