Réalisme versus idéal démocratique

par | 6 mars 2022 | 1 com­men­taire

Avec le conflit en Ukraine, le monde occi­den­tal est en train de payer au prix fort d’avoir cru à une théo­rie erro­née de la poli­tique inter­na­tio­nale. Politique qui s’entend au sens amé­ri­cain, bien sûr, essen­tiel­le­ment réduit à la pen­sée domi­nante du par­ti démo­crate dont la concep­tion mani­chéenne divise le monde en « gen­tils » (ceux qui incarnent les valeurs libé­rales) et « méchants » (à peu près tous les autres) sou­te­nant que les conflits résultent essen­tiel­le­ment des pul­sions agres­sives des auto­crates, des dic­ta­teurs et autres diri­geants non libé­raux. Dès lors, pour les « gen­tils » démo­crates libé­raux, la solu­tion consiste à ren­ver­ser les tyrans pour répandre la démo­cra­tie, le libre mar­ché et des ins­ti­tu­tions, posant en prin­cipe que les démo­cra­ties ne se font pas la guerre. Ainsi, depuis plus de trente ans, les res­pon­sables occi­den­taux pensent que la démo­cra­tie libé­rale, l’ouverture des mar­chés, l’État de droit et autres valeurs « pro­gres­sistes » ont voca­tion à s’imposer lar­ge­ment et qu’un ordre libé­ral mon­dial est à por­tée de main.

À l’opposé, le réa­lisme part du constat que les États ne peuvent pas savoir avec cer­ti­tude ce que les autres sont sus­cep­tibles de faire un jour ou l’autre. Ce qui les rend réti­cents à se faire confiance et les encou­rage à se pro­té­ger contre la pos­si­bi­li­té de voir un État puis­sant ten­ter de leur nuire un jour. Or, après la guerre froide, les élites occi­den­tales ont hâti­ve­ment conclu que le réa­lisme n’était plus appro­prié et que les idéaux libé­raux devaient gui­der les poli­tiques étran­gères. Forts de cette idéo­lo­gie, ils ont incon­si­dé­ré­ment vou­lu élar­gir la sphère de l’OTAN en Europe de l’est, contre l’avis de plu­sieurs experts amé­ri­cains de pre­mier plan dont l’ancien secré­taire d’État Henry Kissinger. Les par­ti­sans de l’élargissement ont impo­sé leur point de vue en fai­sant valoir que l’évidence des inten­tions « paci­fiques » de l’OTAN per­sua­de­raient faci­le­ment Moscou de ne pas s’inquiéter. Plus naïf, tu meurs.

En effet, les pré­oc­cu­pa­tions de la Russie se sont accrues à mesure que l’élargissement se pour­sui­vait et plus encore lorsque les États-Unis ont enva­hi l’Irak, en 2003. La déci­sion de l’administration Bush de pro­po­ser la can­di­da­ture de la Géorgie et de l’Ukraine à une adhé­sion à l’OTAN (lors du som­met de Bucarest en 2008) alors que ces deux pays n’étaient pas en mesure de satis­faire aux cri­tères d’adhésion et que d’autres membres de l’OTAN s’y oppo­saient, a fait mon­ter la défiance de Moscou encore d’un cran. Après que l’administration Obama a outre­pas­sé la réso­lu­tion 1973 du Conseil de sécu­ri­té des Nations unies pour aider à éli­mi­ner le diri­geant libyen Mouammar Kadhafi, cette défiance était au plus haut. Enfin, en 2013 et 2014, l’ingérence amé­ri­caine dans la révo­lu­tion dite de Maïdan a défi­ni­ti­ve­ment anéan­ti la confiance de la Russie envers les Occidentaux. Ces der­niers ont alors été pris au dépour­vu lorsque, en réac­tion, le pré­sident russe a ordon­né la prise de la Crimée et sou­te­nu les mou­ve­ments sépa­ra­tistes rus­so­phones dans les pro­vinces du Dombass.

En Occident, il est de bon ton aujourd’hui de défendre sans réserve l’expansion de l’OTAN et de reje­ter la totale res­pon­sa­bi­li­té de la crise ukrai­nienne sur Poutine. Certes, le diri­geant russe ne mérite aucune sym­pa­thie eu égard à sa poli­tique inté­rieure répres­sive, sa cor­rup­tion évi­dente, ses men­songes répé­tés et ses expé­di­tions meur­trières contre les exi­lés russes qui ne repré­sentent pour­tant aucun dan­ger pour son régime. À cet égard, ses voi­sins ont donc les meilleures rai­sons de se méfier à leur tour de la Russie. Mais, aus­si déran­geant que cela puisse être, il faut consi­dé­rer – voire admettre – que l’alignement géo­po­li­tique de l’Ukraine consti­tue un inté­rêt vital pour la Russie. Et ce n’est pas parce que Poutine est un auto­crate impi­toyable, grand nos­tal­gique du pas­sé sovié­tique, qu’il faut mépri­ser cette don­née fon­da­men­tale. Aussi Washington a‑t-elle joué les mau­vaises cartes en insis­tant pour que l’Ukraine puisse adhé­rer à l’OTAN car c’était pré­ci­sé­ment pour Moscou un casus bel­li. Les États-Unis et l’OTAN auraient dû l’appréhender plus fine­ment et résoudre ce pro­blème par la diplo­ma­tie en fai­sant de réelles conces­sions. Ils n’auraient cer­tai­ne­ment pas obte­nu tout ce qu’ils sou­hai­taient mais c’était deve­nu le prix à payer pour leur irres­pon­sable expan­sion au-delà des limites rai­son­nables. De deux maux, il faut tou­jours choi­sir le moindre.

Quant à l’Ukraine, son meilleur espoir d’une réso­lu­tion paci­fique eût été que ses diri­geants et le Peuple se rendent compte que la bataille entre la Russie et l’Amérique (sous cou­vert de l’OTAN) pour obte­nir l’allégeance de Kiev condui­rait à un désastre pour leur pays. L’Ukraine en fait le tar­dif et dou­lou­reux constat aujourd’hui. Elle aurait dû voir le vent venir et décla­rer qu’elle vou­lait conti­nuer à res­ter un pays neutre, ce qu’elle a été de 1992 à 2008, année où l’OTAN a impru­dem­ment annon­cé que l’Ukraine rejoin­drait l’Alliance. Le dénoue­ment tra­gique auquel nous assis­tons aurait donc pu être évi­té avec moins de pas­sion et plus de réa­lisme des uns et des autres.

L’hubris immo­dé­ré des déci­deurs amé­ri­cains est donc, une fois encore, à l’origine d’une crise qui dégé­nère en conflit. Tant qu’ils ne tem­pé­re­ront pas leur volon­té d’imposer leur modèle libé­ral au monde et ne com­pren­dront pas mieux les avan­tages – incon­for­tables par­fois mais vitaux – du réa­lisme, ils se heur­te­ront tou­jours à des crises simi­laires. Quand on a un Poutine en face de soi, on ne joue pas avec les allu­mettes. Cette fois, le feu est en Europe et les ver­tueux démo­crates en portent une grande responsabilité.

Charles ANDRÉ
D’après une réflexion de Stephen M. Walt (notre illus­tra­tion à la une) : Liberal Illusions Caused the Ukraine Crisis

« L’important n’est pas de convaincre mais de don­ner à réflé­chir. »

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Charles André

1 commentaire

  1. Très bon article et de bon sens, mal­heu­reu­se­ment nos vas­saux euro­péens sont cor­rom­pus par les USA et l’OTAN.

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