
Pour Laurent Ozon, l’IA s’inscrit dans la philosophie des Lumières
La bonne centaine de personnes qui ont fait le déplacement ce samedi pour assister à la conférence de Laurent Ozon(1), s’en félicitent. Nous pensons à celles qui n’ont pas pu venir et leur proposons ci-dessous une brève transcription avant la mise en ligne promise par l’organisateur, Culture Populaire.
Gilles Lartigot est venu en ami et voisin.
Laurent Ozon commence son intervention par deux questions fondamentales :
• L’Intelligence Artificielle est-elle possible ?
• L’Intelligence Artificielle est-elle souhaitable ?
L’IA est-elle possible ?
Il n’y a pas si longtemps, on se posait la question de savoir si l’ordinateur pourrait battre un jour un joueur d’échecs. Autrement dit : l’ordinateur sera-t-il un jour intelligent ? Force est de constater aujourd’hui que oui.
Qu’est-ce qui a rendu l’Intelligence Artificielle techniquement possible ?
Pour Laurent Ozon, c’est la conjonction :
• de l’augmentation des capacités de stockage des ordinateurs,
• de la généralisation de la numérisation(2) de quasiment toute forme d’information : image, son, écriture, etc.
• de la mise en œuvre de puissants algorithmes appliqués à la compréhension et la modélisation des phénomènes d’auto-organisation dans le domaine de l’humain.
Si elle est intelligente, l’IA n’en est pas vivante pour autant car elle ne répond pas à ce qui définit le vivant : aptitudes homéostatiques, énergétiques et reproductives.
L’IA est-elle souhaitable ?
Et puis souhaitable pour qui ? Réponse : pour les tenants de l’idéologie les Lumières.
Pour les Lumières, les anciennes cultures, dites traditionnelles, sont obsolètes et improductives. Il convient donc d’introduire la rationalisation — la Raison — dans le fonctionnement des sociétés.
Les Lumières n’ont pas compris les réticences populaires à l’encontre de la Raison qui doit régir l’humanité pour son plus grand bonheur. Elles sont persuadés d’«avoir raison ». Autrement dit, le logiciel (software) est bon. Si le Peuple n’en veut pas, c’est que le Peuple (hardware) a tort et il faut donc le changer ou en changer(3). Les Lumières décident alors :
• de rééduquer le Peuple dans des camps de rééducation pour les adultes et à l’école pour les enfants,
• de le changer grâce à une immigration de repeuplement, ou bien
• de l’éliminer ; c’est ainsi que naît le génocide vendéen, puis tous tous les génocides du XXe siècle.
L’IA s’inscrit parfaitement dans ce remodelage des cultures enracinées. L’IA est un nouvel avatar de l’idéologie des Lumières. Elle se développera là où les cultures sont affaiblies. C’est bien un outil de contrôle des Pouvoirs établis car il est destinée à organiser la vie des êtres sans culture. Notre société dysfonctionnelle se nourrit de ses propres dysfonctionnements. L’IA tombe à point nommé. C’est un outil destiné à faire vivre ensemble des entités dysfonctionnelles.
Laurent Ozon note bien que l’IA fonctionne de pair avec le transhumanisme.
L’IA est présentée comme un outil permettant d’optimiser les ressources dans tous les domaines, tout comme le transhumanisme. Et puis c’est tant mieux si l’on peut se passer des humains ! L’IA, c’est la déshomminisation. D’innombrables secteurs économiques doivent s’apprêter à des bouleversements profonds, notamment le secteur tertiaire : avocats, acteurs, pilotes d’avions, métiers de la médecine, etc. Le déploiement de l’IA s’annonce génocidaire et pourrait entraîner la disparition de 85 millions d’emplois. Que fera-t-on de ces laissés-pour-compte, principalement des cols blancs ? Laurent Ozon s’interroge toutefois pourquoi, avec toutes les données dont nous disposons, l’IA n’est pas sollicitée ouvertement pour proposer des solutions au financement des retraites ! Laurent Ozon s’interroge aussi pourquoi un véritable débat sur la mise en place de l’IA n’est pas organisé.
Là où les cultures sont fortes et enracinées, nul besoin de réglementation ou de lois, a fortiori d’outils techniques sophistiqués. La culture de proximité joue le rôle de ciment social. Il nous appartient de savoir quelle société nous voulons, ou quelle société nous ne voulons pas.
Faut-il alors rejeter l’IA ?
Pour répondre à cette question, Laurent Ozon s’appuie sur deux faits historiques qui représentent à ses yeux un basculement majeur de l’Histoire récente et sont à même de nous éclairer sur le déploiement de l’IA :
• 1853 : les canonnières américaines, titans de métal, subjuguent le Japon et le contraignent à s’ouvrir au commerce mondial.
• Années 1920 – 1945 : libération de l’Inde par le rouet, lancée par Gandhi.
• Dans le premier cas, au Japon, le système marchand et mécaniste occidental s’est imposé, par canonnières interposées. Le Japon est sorti de son isolationnisme pour ensuite se transformer en puissance coloniale et entrer en guerre avec tous ses voisins. Le fascisme n’est pas né en Europe au XXe siècle, mais au Japon en 1853.
• Dans le deuxième cas, l’Inde de Gandhi a rejeté l’automatisation du tissage. Ce même système marchand et mécaniste a reculé face à une culture traditionnelle enracinée. Le combat de Gandhi est un exemple dans le type de résistance à mettre en œuvre.
Et par suite, aujourd’hui, ce système marchand et mécaniste, omnipotent, parviendra-t-il à nous imposer « son » Intelligence Artificielle ? L’injonction à se soumettre à l’IA est analogue à celle qu’ont affrontée le Japon et l’Inde. l’Histoire nous enseigne que des choix sont possibles.
Laurent Ozon nous invite à ne pas nous opposer frontalement à l’IA. Un combat frontal est perdu d’avance. Il n’est pas nécessaire de bâtir une puissance pour lutter contre la puissance. Il faut donc susciter des contre-pouvoirs nouveaux, inspirés de la Nature. Il faut mettre en place une « symbiose coopérative » avec la Nature.
Il y a des réponses à apporter qui ne s’inscrivent pas dans la philosophie des Lumières qui a remis en cause les cultures traditionnelles et a promu la science et la technique.
Toute solution individuelle est perdue d’avance. Il faut faire du collectif. Il faut absolument éviter la concentration des Pouvoirs vers l’IA.
Serions nous débiles ? Pour nous « augmenter », faut-il auparavant nous diminuer, comme cela se passe en ce moment ?
Il nous appartient d’inventer de nouvelles formes d’intelligences capables de juguler l’IA telle qu’elle nous est proposée. Il faut donc agir collectivement pour mettre fin à l’affaissement de l’intelligence collective.
Laurent Ozon est optimiste. Il est convaincu que de nouvelles synthèses religieuses se dessinent. Il est et demeure dans l’action. À la fuite ou à la confrontation, il recommande de « coloniser l’espace ».
En marge de la conférence :

Séance de dédicace de ses livres Eat et Eat2 pour Gilles Lartigot

Notre rédacteur en chef s’entretient avec Laurent Ozon
On dit aussi… « dématérialisation ».
Bertold Brecht écrira : « Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple ».
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