Le spectre d’un nouvel Holodomor en Ukraine ? La presse ne devrait pas dire ça

par | 12 juillet 2022 | 1 com­men­taire

Le titre d’un récent article dans la presse régio­nale fran­çaise(1) peut inter­lo­quer : « Guerre en Ukraine : qu’est-ce que « l’Holodomor », cette arme russe que redoutent les Ukrainiens ? ». S’il nous choque, c’est par son ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­ti­co-média­tique d’un épi­sode tra­gique du Livre noir du Communisme(2).

L’Holodomor (“famine” en ukrai­nien) désigne en his­toire “l’extermination par la faim”, en mémoire du mons­trueux crime de masse ordon­né entre 1931 et 1933 par Staline. La col­lec­ti­vi­sa­tion et les réqui­si­tions for­cées de den­rées ali­men­taires, aggra­vées par l’interdiction de cir­cu­ler, ont cau­sé la mort de 2,5 à 5 mil­lions de per­sonnes en Ukraine. De l’imprécision des chiffres, Staline disait cyni­que­ment que “La mort d’un homme est une tra­gé­die ; la dis­pa­ri­tion de mil­lions de gens, une sta­tis­tique.”, repre­nant la for­mule d’un jour­na­liste alle­mand, Kurt Tucholsky, au sujet de… l’humour français !

L’Holodomor a été qua­li­fié en 2006 de “géno­cide” par l’Ukraine, approu­vée par les États-Unis et d’autres pays, la Russie en déniant le carac­tère inten­tion­nel­le­ment géno­ci­daire. En 2008, le Parlement euro­péen l’a dési­gné comme “crime contre l’hu­ma­ni­té”, jugeant qu’il s’a­gis­sait d’une famine pro­vo­quée. Sans se noyer dans des argu­ties juri­diques qui estom­pe­raient la réa­li­té, il est impor­tant de nom­mer les choses, de manière à ne pas en per­mettre la récu­pé­ra­tion outran­cière. Or, l’article de réfé­rence pré­tend, sans le docu­men­ter et contre toute évi­dence, que “Aujourd’hui, avec l’in­va­sion russe, le spectre de l’Holodomor plane de nou­veau en Ukraine.”

Le Haut repré­sen­tant de l’Union euro­péenne, Josep Borrell, décla­rait fin avril que « Les Russes vont déve­lop­per bien­tôt une diplo­ma­tie de la famine »(3) et parle main­te­nant de « crime de guerre », sous le contrôle appro­ba­teur de son homo­logue et men­tor amé­ri­cain Antony Blinken, qui juge « cré­dibles » le « vol » des expor­ta­tions de céréales ukrai­niennes par les forces russes : « Cela crée la faim voire la famine. Il s’a­git d’une ten­ta­tive déli­bé­rée d’u­ti­li­ser l’a­li­men­ta­tion comme une arme de guerre », ajoute-t-il, aus­si peu convain­cant que Colin Powell affir­mant en 2003 que Saddam Hussein déte­nait des armes bio­lo­giques de des­truc­tion mas­sive(4) (le plus grand men­songe et regret de sa vie, recon­nai­tra-t-il plus tard).Colin Powell

Il faut com­prendre que le terme d’Holodomor n’est pas à prendre à la légère, on en par­la même au pro­cès de Nuremberg en 1945”, conclut l’article pour enfon­cer le clou du cou­vercle rhétorique.

Que faut-il voir dans cette cam­pagne de mani­pu­la­tion des masses, ces ADM, Armes de Destruction Massive d’un nou­veau genre ? “Armes de Désinformation Massive”, les médias domi­nants ne sont plus des contre-pou­voirs ; ils sont contre le pou­voir, “tout contre”, dirait l’ancien paro­lier fran­çais d’origine russe Sacha Guitry. Dépendants des rede­vances publiques octroyées par l’État, ils en sont les relais par le mar­tè­le­ment des topoï dis­cur­sifs visant à faire d’éléments de lan­gage de la com­mu­ni­ca­tion ins­ti­tu­tion­nelle, une véri­té com­mu­né­ment admise. Aristote l’avait théo­ri­sé il y a vingt-trois siècles, les régimes tota­li­taires de l’Histoire moderne l’ont systématisé.

Aristote

Buste d’Aristote. Marbre, copie romaine d’un ori­gi­nal grec en bronze de Lysippse (vers 330 av. J.-C.)

Rappelons que la Russie a ces­sé l’occupation de l’Île des Serpents, en Mer Noire, offi­ciel­le­ment « en guise de “signe de bonne volon­té”, pour ne pas gêner l’exportation de céréales à par­tir de l’Ukraine »(5). La main­mise russe sur 400 000 tonnes de blé ukrai­nien, sur un stock d’environ 1,5 mil­lion de tonnes, n’affamera pas les Ukrainiens, qui, reliés au reste du monde par près de 1 500 km de fron­tières avec quatre pays de l’Union euro­péenne, sont ravi­taillés quo­ti­dien­ne­ment par toutes sortes de pro­duits mili­taires et huma­ni­taires. En revanche, c’est notre ministre de l’économie, Bruno Lemaire, qui a décla­ré spon­ta­né­ment le 1er mars « la guerre éco­no­mique » à la Russie, avant de se rétrac­ter maladroitement.

Or, c’est là que le bât blesse et que la mani­pu­la­tion dont il est ques­tion ici a sa véri­table fina­li­té. Elle vise à faire por­ter à la Russie la res­pon­sa­bi­li­té des effets contre-pro­duc­tifs des sanc­tions et des embar­gos inco­hé­rents que l’Occident lui impose, inte­nables pour les pays euro­péens qui les ont décré­tés sous la pres­sion des Américains, seuls béné­fi­ciaires de cette guerre d’usure. Non, Poutine n’est pas Staline et la com­pa­rai­son ana­chro­nique avec l’Holodomor est imper­ti­nente et indigne. La presse ne devrait pas dire ça !

Jean-Michel Lavoizard

(1) https://www-ladepeche-fr.cdn.ampproject.org/c/s/www.ladepeche.fr/amp/2022/07/04/guerre-en-ukraine-quest-ce-que-lholodomor-cette-arme-russe-que-redoutent-les-ukrainiens-10414567.php
(2) https://www.amazon.fr/Livre-noir-communisme-terreur‑r%C3%A9pression/dp/2221088611
(3) https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/l‑entretien/20220420-josep-borrell-les-russes-vont‑d%C3%A9velopper-bient%C3%B4t-une-diplomatie-de-la-famine
(4) https://www.ohchr.org/fr/press-releases/2009/10/default-title-284
(5) La guerre en Ukraine empê­trée dans l’Île des ser­pents… à sor­nettes – Nice Provence Info (nice-provence.info)


Aris - Jean-Michel LavoizardJean-Michel Lavoizard est le diri­geant-fon­da­teur de la socié­té ARIS – Advanced Research & Intelligence Services.

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