Paysan, méfie-toi ! Méfio tè !

par | 29 jan­vier 2024 | 7 Commentaires 

Méfie-toi de tes syn­di­cats et orga­ni­sa­tions soi-disant repré­sen­ta­tives. Que ce soit la FNSEA ou autres pseu­do syn­di­cats agri­coles, j’ai tou­jours enten­du dans les années 50 et 60 mon père et mon oncle (mon grand-père adop­tif), petits pro­prié­taires de terres ingrates dans un Haut-Limousin pauvre, dire déjà à l’é­poque :« Ils ne nous défendent pas », « Ils ne s’oc­cupent que des inté­rêts des gros », « Les bet­te­ra­viers de la Beauce habitent le 16e arron­dis­se­ment, ce ne sont pas des pay­sans ». Crois-tu une seule seconde que l’actuel pré­sident de la FNSEA, action­naire et diri­geant de mul­tiples grosses socié­tés aux acti­vi­tés inter­na­tio­nales, res­sente quelque soli­da­ri­té que ce soit avec toi ? Notamment pos­sède le moindre inté­rêt com­mun avec toi ?

Méfie-toi des coor­di­na­tions plus ou moins spon­ta­nées qui pré­tendent se sub­sti­tuer aux ins­ti­tu­tion­nels et par­ler, elles aus­si, en ton nom. Elles sou­vent infil­trées, par entrisme de toute une gauche extrême, qui sait com­ment se ser­vir des tech­niques trots­kystes et plus géné­ra­le­ment gau­chistes. L’extrême-gauche et les anar­chistes ont inves­ti les rangs des Gilets Jaunes et leur ont pour­ri, par la dia­lec­tique extré­miste et par les débor­de­ments phy­siques, leur mou­ve­ment. Ne les laisse pas recommencer.

Méfie-toi aus­si des mani­pu­la­tions des flics qui se glissent, comme les gau­chos, dans vos rangs, pour te faire tom­ber dans la vio­lence et la provocation.

Méfie-toi du Crédit Agricole. Le Crédit à Bricoles, on devrait plu­tôt l’appeler. Mes parents et la plu­part des exploi­tants étaient méfiants face à ces cro­queurs de terres et de fermes. Qui s’ap­pro­priaient pour trois francs six sous les biens des pay­sans qui n’ar­ri­vaient à rem­bour­ser leurs prêts. Les pay­sans spo­liés n’a­vaient plus qu’à quit­ter leur ferme et aller s’en­ga­ger à l’u­sine, en entas­sant leur famille dans un HLM. « Ils sont tout gen­til sou­rire, mais vaut mieux pas leur devoir de l’argent », c’est ça que j’en­ten­dais. D’ailleurs on n’était pas du genre à s’en­det­ter dans la famille, on en avait trop vu – non pas se gâter la main aux alcools, Monsieur Fernand – mais plu­tôt som­brer dans la spi­rale infer­nale du rem­bour­se­ment impos­sible des prêts, accor­dés grâce à de fumeuses illu­sions de ren­de­ments futurs, pro­mis comme por­teurs de recettes plé­tho­riques. Grâce aux engrais chi­miques, à la méca­ni­sa­tion sys­té­ma­tique, à la course à l’hec­tare de plus. Chimères. Rêves. Cauchemars. Retour atroce au réel.

Méfie-toi des poli­tiques qui sont au gou­ver­ne­ment actuel­le­ment. Les deux tiers des ministres – pour com­bien peu de temps ? – de ce jour sont « fran­ci­liens ». Effectivement, ça ne veut rien dire, ou plu­tôt si, ça signi­fie qu’ils ne sont de nulle part. Je te tra­duis : ils sont pari­siens ou ban­lieu­sards. Ce sont eux pour­tant qui pérorent sur ta condi­tion et scellent ton sort. C’est vrai qu’ils savent par­ler. Surtout pour ne rien dire. Dans cet exer­cice, le pre­mier d’entre eux s’est mon­tré, selon les médias, aus­si brillant que mignon dans le Sud-Ouest lors de son bap­tême du foin. Mais toi, tu sais que ce n’est pas la poule qui caquette le plus qui pond le plus d’œufs.

Méfie-toi des poli­tiques dans l’opposition. Ce sont les mêmes que les pré­cé­dents. Ils se rem­placent régu­liè­re­ment au pou­voir, par­fois même ils ont gou­ver­né ensemble, en tout cas ils sont res­pon­sables d’avoir per­mis ou pas empê­ché toutes les causes de tes mal­heurs quo­ti­diens. Depuis la dépos­ses­sion de la France de sa poli­tique agri­cole pour la trans­fé­rer à Bruxelles, jusqu’à l’inflation des direc­tives et décrets qui t’étouffent. Surtout les textes que tu ignores et que l’on vient te faire connaître, à coups d’amendes et de des­centes de fonc­tion­naires armés, jusque dans ta cour de ferme.

Méfie-toi sur­tout des poli­tiques pari­siens. En agri­cul­ture, ils connaissent tout sur tout, sur­tout s’ils ne savent rien sur rien. L’agriculture, pour eux, c’est au mieux pour les plus savants d’entre eux ce qu’ils appellent le sec­teur pri­maire de l’économie. Notion abs­traite. Le pays, le pay­sage, le pay­san, ils ne connaissent pas. En revanche, la semaine der­nière, pen­dant que tu pas­sais nuit blanche sur nuit blanche sur une auto­route alors que ta ferme a tant besoin de tes soins, les poli­tiques ont enté­ri­né un accord de libre-échange de plus, inéqui­table et mor­tel pour toi.

Méfie-toi des poli­tiques locaux. Tu pour­rais espé­rer que, eux, à défaut d’être com­pé­tents et de déte­nir le moindre pou­voir pour amé­lio­rer ta situa­tion, au moins ils te com­prennent par proxi­mi­té. C’est ce qu’ils te disent, au demeu­rant. Les maires, conseillers géné­raux ou dépu­tés te font les yeux doux depuis une semaine. Et ne cessent d’évoquer – ou de s’inventer – une ascen­dance rurale. Voire agri­cole pour les plus men­teurs d’entre eux. Oui, mais ça c’est le same­di et le dimanche, au mar­ché ou au café. Lundi, s’ils sont à Paris ou chez le pré­fet, ils rede­viennent « res­pon­sables » et te tra­hissent de façon éhon­tée. La preuve : la semaine der­nière, qu’est-ce qu’ils ont fait les dépu­tés ? Au moment où la France com­mence à peine à se rendre un petit peu compte de la mal­trai­tance du monde pay­san par les poli­tiques depuis 50 ans, eh bien les dépu­tés ont pris une mesure d’urgence, ten­dance gou­ver­ne­men­tale comme « oppo­si­tions » : ils se sont voté une aug­men­ta­tion ! Oh, bien modeste, 3% de leur frais, mais ce qui repré­sente 30% de ton reve­nu moyen… En pleine révé­la­tion de la misère maté­rielle et morale des pay­sans, c’est révol­tant. Tu as rai­son d’être révolté.

Méfie-toi des fonc­tion­naires. Français d’abord. Ton sort d’administré les api­toie autant, voire moins, que celui des Français ordi­naires. Au niveau pro­fes­sion­nel, l’application des textes leur suf­fit comme morale. Au niveau per­son­nel, leur fin de mois est assu­rée, que tu crèves ou que tu sur­vives tant bien que mal. Quant aux fonc­tion­naires euro­péens, eux c’est encore plus simple : ils sont payés pour que tu crèves.

Méfie-toi des indus­triels de l’alimentaire. Ils spé­culent dou­ble­ment contre toi. D’une part leurs grosses socié­tés, natio­nales et sou­vent mul­ti­na­tio­nales s’enrichissent avec les opé­ra­tions d’export et sur­tout d’import de pro­duc­tions agri­coles et de pro­duits ali­men­taires finis ou semi-finis. Grâce aux trai­tés de libre-échange avec tous les pays du monde, dont aucun ne sou­met ses agri­cul­teurs aux normes dras­tiques qui te sont impo­sées en France. D’autre part, chaque fois qu’une exploi­ta­tion fami­liale met la clef sous la porte, c’est un petit bout de concur­rence qui cesse de les importuner.

Méfie-toi des cen­trales d’achat et des grandes sur­faces. Quand, le cœur sur la main, leurs patrons – sur­tout s’ils sont chré­tiens et de gauche – répètent à l’envi dans des micros qui leur sont géné­reu­se­ment ten­dus qu’ils veulent un prix juste pour les consom­ma­teurs et les pro­duc­teurs, toi tu sais déjà que tu es le cocu et qu’en plus tu payes la chambre. Les négo­cia­tions annuelles avec les repré­sen­tants des pro­duc­teurs, sur­tout si les ministres assurent qu’ils vont avoir un œil des­sus, c’est un mar­ché de dupes. Le « juste prix pour les pro­duc­teurs » (le « fair trade » des hypo­crites anglo-saxons) ça existe peut-être, fau­drait voir. Mais seule­ment pour le culti­va­teur zou­lou d’Afrique noire, le récol­tant d’un impro­bable état d’Amérique latine ou encore l’éleveur du Zobistan orien­tal. Pas pour toi. Les Autres avant les Nôtres. Surtout avant toi.

Méfie-toi des escro­lo­gistes. Surtout s’ils se font appe­ler Europe – Escrologie – Les Verts, etc. Il y en a qui cumulent… Certes, quand on s’affuble soi-même de tares pareilles dès le nom, on ne peut pas dire qu’ils n’annoncent pas la cou­leur. Quoique… Oui, quoique, pré­ci­sé­ment à pro­pos de cou­leur, tu connais l’adage : vert dehors, rouge dedans. Tu ne peux pas faire confiance à des gens du 11ème arron­dis­se­ment qui ne connaissent des champs que le Champ-de-Mars. Et encore les soirs où la mère de Paris (Notre-Drame de Paris) illu­mine la Tour Eiffel des cou­leurs effé­mi­nées des pires perversions.

Méfie-toi des sirènes du bio. D’abord ça ne veut rien dire. Aucune défi­ni­tion scien­ti­fique ou éco­no­mique qui tienne. Ensuite plus d’une dizaine de labels, appel­la­tions et réfé­ren­ce­ments dif­fé­rents, avec cha­cun leurs normes, leurs logos et leurs déno­mi­na­tions. C’est la foire d’empoigne. Les prix supé­rieurs aux autres pro­duits ne résis­te­ront pas à la crise, notam­ment celle du pou­voir d’achat. Par ailleurs, tu pas­se­ras plus de temps – tes jour­nées sont déjà très longues, or le temps c’est de l’argent – à rem­plir de la pape­rasse pour te faire accep­ter, agréer, auto­ri­ser, label­li­ser, qu’à pro­duire et vendre. Au fait, dans les familles rurales – et sur­tout agri­coles – qui sait ce qu’ont de vrai­ment de spé­ci­fique les pro­duits « bio » dont parlent à la télé les bouf­feurs de qui­noa et les buveurs de tisanes « CBD » ? Et qui par­mi les pay­sans aurait les moyens, et sur­tout l’idée folle, d’acheter « bio » ? Le bio, ça été la mode. « La mode, c’est ce qui se démode », selon la défi­ni­tion d’un poète.

Méfie-toi des faux amis. Tu vas en avoir plein en ce moment. Surtout dans les médias, du moins quand ça les arrange. Dans les par­tis poli­tiques aus­si. Mais atten­tion : pre­mier « déra­page » (comme ils disent, c’est-à-dire dès que tu vas dire ce que tu dois dire au lieu de ce qu’ils veulent t’entendre dire) tu seras pri­vé de micro, voire hon­ni. Souviens-toi de ce disait un autre poète :
« Ce sont amis que le vent emporte
Et il ven­tait devant ma porte ».

Paysan, mon com­pa­triote, membre de ma famille, je te le redis. Dans ma langue limou­sine, en occi­tan que j’écris en pho­né­tique, cha­cun com­pren­dra, depuis le Sud en Provence jusqu’au Nord dans les Flandres. N’est-ce pas Régis ?(1). Je te le répète comme on me l’a seri­né moult fois : Méfio tè ! Méfio tè, piti

Marc-François de Rancon

Q

Lire dans nos colonnes :
Soutien total aux pay­sans du 24 jan­vier 2024
Les pay­sans sont mal ou pas défen­dus du 28 jan­vier 2024

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Marc-François de Rancon

7 Commentaires 

  1. C’est un compte-ren­­du tel­le­ment juste et véri­dique qu’il devrait être affi­ché à chaque porte de mai­rie !!! Et dis­tri­bué à chaque pay­san !
    Aux pro­chaines élec­tions, on doit s’in­ter­ro­ger sur la valeur, la fia­bi­li­té et connaître le tra­vail réa­li­sé par les dépu­tés repré­sen­tant nos pay­sans pour bien voter en toute connais­sance de cause !!!

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  2. Sympathiques, ces échanges dans nos langues locales. Cela sent bon la France ! J’ajoute un mot de pro­ven­çal : « Gramassi, e tafort ! » (Grand mer­ci, et courage !)

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  3. Je dif­fuse, mais le pay­san est un tel indi­vi­dua­liste… Dans ce texte, je vois un opprobre sur la seule option réelle : une per­sonne, hors médias de grand che­min, mais avec une cré­di­bi­li­té connue, avec un pro­jet poli­tique cré­dible. Pendant toute l’his­toire de France, les modi­fi­ca­tions pro­fondes se sont ins­tal­lées ainsi…

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  4. J’ajoute, plus par­ti­cu­liè­re­ment à l’at­ten­tion des inter­nautes qui m’ont fait remar­quer que mon constat serait pes­si­miste et pour­rait lais­ser croire aux pay­sans qu’il n’existe guère de pistes de solu­tions :
    – d’une part, en réa­li­té, la situa­tion est pire que celle que je n’ai fait qu’esquisser,
    – d’autre part il ne faut pas som­brer dans la déses­pé­rance car les solu­tions existent.

    La situa­tion est pire : je me suis rete­nu, pour ne pas alour­dir et démo­ra­li­ser, d’é­crire que le pay­san doit aus­si se méfier de la MSA, des Chambres d’a­gri­cu­lure, des SAFER, etc. et toutes autres asso­cia­tions de copains et coquins. Pour plein de raisons.

    Toutefois les solu­tions existent, ne pas déses­pé­rer : elles sont entre les mains des pay­sans qui ont le cou­rage de mani­fes­ter en ce moment. Sous réserve qu’il fassent atten­tion à ne pas se lais­ser divi­ser par le pou­voir en place, dont c’est la seule chance pour conti­nuer de régner un peu. La France était, depuis des siècles et notam­ment le Grand Siècle, le gre­nier de l’Europe, plus qu’au­to-suf­fi­sante, grâce à une pro­duc­tion agri­cole diver­si­fiée et une popu­la­tion pay­sanne qui consti­tuait l’ar­ma­ture morale et maté­rielle de la nation. Elle peut le rede­ve­nir, à condi­tion de bri­ser la dic­ta­ture du libre-échange injuste et inégal et à condi­tion de cas­ser le car­can bureau­cra­tique bruxel­lois (ou du moins d’en sor­tir). Pas en accep­tant, pour ren­trer à la ferme, quelques mesu­rettes qui désta­bi­li­se­ront encore plus le bud­get natio­nal, creu­se­ront encore plus la dette, accé­lè­re­ront l’in­fla­tion des impôts et taxes et, in fine, condui­ront encore plus vite la France à la dépen­dance et à la ruine. Et ses pay­sans à la dis­pa­ri­tion totale.

    Marc-François de Rancon

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    • Oui, il fau­drait aus­si par­ler de la MSA, Chambres d’Agriculture et SAFER, mais aus­si des coopé­ra­tives qui sont sou­vent des machines à asser­vir l’a­gri­cul­teur et cap­ter ses biens fon­ciers sans le diire.
      On le voit bien quand Darmanin a sif­flé la fin de la récré, cha­cun va ren­trer s’oc­cu­per de ses bêtes et de sa terre et en croi­sant les sai­sies d’i­den­ti­té et les bases de don­nées de la sécu­ri­té inté­rieure, on peut arrê­ter tous ceux qui sont trop acti­vistes et libé­rer les « gen­tils ». L’État (de droite à gauche) dis­pose seul de la vio­lence légi­time. La plèbe ne dis­pose que du droit de vote mais cela ne met au Pouvoir que des poli­tiques inter­chan­geables et qui appliquent les direc­tives euro­péennes qui sont l’ex­pres­sion des tenants de la vie éco­no­mique : banques, mar­chés, grandes entre­prises. L’agriculteur doit tra­vailler pour sur­vivre et l’in­di­gnant doit ache­ter du pas cher pour sur­vivre. La classe sociale des agri­cul­teurs est appe­lée à dis­pa­raitre pour se trans­for­mer en ouvrier non pro­prié­taires de leurs terres (actuel­le­ment ils sont déjà des ouvriers) et les terres appar­tien­dront aux grands capi­taux. C’est un choix civi­li­sa­tion­nel comme la grande dis­tri­bu­tion a sala­ri­sé les petits com­mer­çants et la grande indus­trie a sala­rié les petits arti­sans. La méca­nique de dépos­ses­sion est par­fai­te­ment rodée (endet­te­ment et prise de pou­voir par les Coop.). Le marion­net­tiste est un expert.

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  5. Comme tout cela est juste et plein de bon sens. 

    Merci.

    François

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  6. Bravo Marc-François !
    Je cosigne !
    Leve de boe­ren van Frans-Vlaanderen tot Provencia…en ver­der !
    Vive les pay­sans, de Flandre fran­çaise jus­qu’à la Provence… et plus loin !
    Régis

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