Du duel au tabassage

par | 28 février 2026 | Aucun com­men­taire

Il fut un temps — pas si loin­tain — oĂą les conten­tieux se rĂ©glaient au duel. 

Le duel, tel qu’il a Ă©tĂ© pra­ti­quĂ© his­to­ri­que­ment (sur­tout en Europe occi­den­tale et par­ti­cu­liè­re­ment en France du XVIe au XIXe siècle), por­tait un ensemble de valeurs morales et sociales très codi­fiĂ©es. Il n’é­tait pas un simple com­bat violent, mais un rituel struc­tu­rĂ© visant Ă  rĂ©ta­blir un Ă©qui­libre rom­pu, sou­vent par une offense per­çue. Ces valeurs Ă©taient ancrĂ©es dans un code de l’hon­neur (le « point d’hon­neur Â»), qui trans­cen­dait par­fois la loi Ă©ta­tique.Voici les prin­ci­pales valeurs por­tĂ©es par le duel, selon les ana­lyses his­to­riques et philosophiques :

  • L’honneur (valeur cen­trale et abso­lue)
    L’honneur Ă©tait consi­dé­rĂ© comme plus pré­cieux que la vie elle-mĂŞme. Une insulte, une calom­nie ou un affront public le bles­sait irré­mé­dia­ble­ment ; le duel ser­vait Ă  le « laver Â» ou Ă  le rĂ©ta­blir. Refuser un duel lĂ©gi­time Ă©qui­va­lait Ă  une perte d’hon­neur dĂ©fi­ni­tive, sou­vent pire que la mort. C’était une valeur intrin­sè­que­ment mas­cu­line, liĂ©e Ă  la viri­li­tĂ©, Ă  la digni­tĂ© et Ă  la recon­nais­sance sociale.
  • Le cou­rage (ou bra­voure)
    Affronter son adver­saire en face, sans fuir, dĂ©mon­trait le cou­rage phy­sique et moral. Le duel valo­ri­sait la capa­ci­tĂ© Ă  ris­quer sa vie pour dĂ©fendre ses prin­cipes, plu­tĂ´t que de recou­rir Ă  la ruse, Ă  la ven­geance sour­noise ou Ă  la jus­tice publique (vue comme humi­liante pour un homme d’hon­neur). C’était une preuve de viri­li­tĂ© et de maî­trise de soi.
  • La jus­tice per­son­nelle /​l’é­qui­tĂ©
    Le duel Ă©tait per­çu comme une forme de jus­tice pri­vĂ©e ou de juge­ment de Dieu (orda­lie), sur­tout aux ori­gines. Il per­met­tait de tran­cher un dif­fé­rend sans recou­rir Ă  l’État ou aux tri­bu­naux, jugĂ©s par­fois cor­rom­pus, lents ou inĂ©ga­li­taires. Les règles strictes (tĂ©moins, armes Ă©gales, pas de traî­trise) visaient Ă  assu­rer une Ă©ga­li­tĂ© des chances, trans­for­mant le com­bat en une sorte de « tri­bu­nal de l’honneur Â».
  • La digni­tĂ© et le res­pect de soi /​d’au­trui
    Accepter ou pro­po­ser un duel recon­nais­sait l’ad­ver­saire comme un Ă©gal digne de se mesu­rer Ă  soi (excep­tion faite des « dis­qua­li­fiĂ©s Â» ou infé­rieurs sociaux). C’était une marque de res­pect mutuel, mĂŞme dans la haine : on ne se bat­tait pas avec n’im­porte qui. Le duel limi­tait la vio­lence anar­chique (ven­geances fami­liales, bagarres col­lec­tives) en la ritualisant.
  • La liber­tĂ© indi­vi­duelle
    Le duel incar­nait une rĂ©sis­tance Ă  l’au­to­ri­tĂ© cen­trale (monar­chie abso­lue, puis État moderne). Il affir­mait le droit de rĂ©gler ses affaires soi-mĂŞme, sans inter­mé­diaire, et reven­di­quait une indé­pen­dance face Ă  la loi com­mune. Au XIXe siècle, la bour­geoi­sie s’en empa­ra comme d’une « conquĂŞte rĂ©vo­lu­tion­naire Â» : le « droit Ă  l’hon­neur Â» dĂ©mocratisĂ©.
  • La maî­trise de soi et la rete­nue
    Paradoxalement, le duel codi­fiĂ© impo­sait une dis­ci­pline : nĂ©go­cia­tions par tĂ©moins, choix d’armes, règles pré­cises, arrĂŞt pos­sible sur bles­sure. Il valo­ri­sait la rete­nue et la maî­trise Ă©mo­tion­nelle, oppo­sĂ©es Ă  la bar­ba­rie impulsive.

Ces valeurs Ă©taient sur­tout dĂ©fen­dues par les Ă©lites (noblesse, puis bour­geoi­sie et mili­taires), qui voyaient dans le duel un ciment social, un mar­queur de dis­tinc­tion et un « refuge Â» Ă©thique dans des pĂ©riodes de crise (dĂ©faite de 1870, par exemple). Cependant, elles Ă©taient cri­ti­quĂ©es dès l’é­poque : l’Église y voyait un pĂ©chĂ© d’or­gueil et un dĂ©fi Ă  Dieu ; les phi­lo­sophes (comme Pascal ou Bacon) dĂ©non­çaient une fausse concep­tion de l’hon­neur ; l’État le rĂ©pri­mait comme atteinte au mono­pole de la vio­lence lĂ©gi­time.Aujourd’hui, le duel est abo­li et condam­nĂ© (inter­dit en France depuis 1623 par Richelieu, puis ren­for­cĂ© sous Louis XIV et au XIXe), car il contre­dit les valeurs modernes domi­nantes : pri­mau­tĂ© de la jus­tice Ă©ta­tique, Ă©ga­li­tĂ© devant la loi, sacra­li­sa­tion de la vie humaine, rejet de la vio­lence privĂ©e.

En résu­mé, le duel por­tait des valeurs aris­to­cra­tiques et viriles d’hon­neur, cou­rage, jus­tice per­son­nelle, digni­té et liber­té indi­vi­duelle, mais au prix d’une vio­lence ritua­li­sée qui a fini par être vue comme archaïque et incom­pa­tible avec la socié­té contemporaine.

Le der­nier duel en France se dĂ©rou­la le 21 avril 1967 et oppo­sait deux par­le­men­taires :
• Gaston Defferre, maire de Marseille, dépu­té SFIO et pré­sident de son groupe à l’Assemblée natio­nale, et
• le très gaul­liste René Ribière, élu du Val‑d’Oise, révo­qué de la pré­fec­to­rale pour avoir assis­té, en tenue de sous-pré­fet, à une mani­fes­ta­tion du Rassemblement du Peuple Français (RPF).

Duel Gaston Defferre - René Ribière

Même s’il s’a­gis­sait ici d’une mas­ca­rade, cet affron­te­ment s’ins­crit dans la per­sis­tance du code d’hon­neur où deux hommes s’af­frontent à armes égales.

Nous retrou­vons ce code d’hon­neur dans les sports de com­bat — pas tou­jours — où le vain­cu salue son vainqueur.

En boxe anglaise, par­fois appe­lĂ©e le noble art, on ne frappe jamais un adver­saire Ă  terre.Boxe - Noble artLe tabas­sage-lyn­chage(1) rĂ©cent de Quentin Deranque par une meute de fana­tiques de la Jeune Garde du dĂ©pu­tĂ© LFI RaphaĂ«l Arnault, montre Ă  quel point nous avons per­du toutes les valeurs qui firent la gran­deur de l’Europe.

Le cou­rage, l’é­qui­té, la digni­té, le res­pect de soi, la liber­té indi­vi­duelle, la maî­rise et la rete­nue de soi
font place Ă 
la lâche­té, l’at­taque en meute, à plu­sieurs contre un — à terre —, enca­gou­lés, la vio­lence débri­dée jus­qu’au meurtre, la haine exa­cer­bée.

Pour ajou­ter encore à l’i­gno­mi­nie, cer­tains élus de la répu­blique prennent ouver­te­ment la défense de ces bêtes féroces.

Il s’a­git bin ici d’un tabas­sage accom­pa­gnĂ© d’un lyn­chage : 
le mot lyn­chage pro­vient de l’ex­pres­sion « loi de Lynch Â», appa­rue aux États-Unis au XVIIe siècle et signi­fie puni­tion, sou­vent très vio­lente, par­fois jus­qu’à la mort, sans recours aux tribunaux.

Aucun commentaire

Envoyer le commentaire

Votre adresse e‑mail ne sera pas publiée. Les champs obli­ga­toires sont indi­qués avec *

Je sou­haite être notifié(e) par mes­sa­ge­rie des nou­veaux com­men­taires publiés sur cet article.