À qui l’intervention militaire des États-Unis au Nigeria profite-t-elle ?

par | 8 jan­vier 2026 | 1 com­men­taire

Alors que tous les médias se penchent avec effer­ves­cence surl’in­ter­ven­tion amé­ri­caine au Venezuela, Jean-Michel Lavoizard nous rap­pelle que Trump a éga­le­ment lan­cé une opé­ra­tion mili­taire au Nigeria.

Depuis Noël, l’armée états-unienne a com­men­cé à bom­bar­der des posi­tions occu­pées par des mili­tants de l’État isla­mique (EI) au nord-ouest du Nigeria(1). Face à une « Conquista isla­miste » qui déferle du Sahel vers les côtes du Golfe de Guinée, la défense des Chrétiens par­mi les plus per­sé­cu­tés de notre époque(2) est au cœur de cal­culs géo­po­li­tiques et de que­relles idéologiques.

Guerre géno­ci­daire de civi­li­sa­tion sous cou­vert de reli­gion, ce drame, dénon­cé publi­que­ment depuis plus de dix ans(3), reste lar­ge­ment occul­té. À qui cette inter­ven­tion est-elle utile ?

Un contexte propice à l’embrasement intercommunautaire

Les ten­sions inter­com­mu­nau­taires sont crois­santes au Nigeria sur­peu­plé (deux-cent-trente-mil­lions d’habitants) comme ailleurs en Afrique, dont la popu­la­tion majo­ri­tai­re­ment jeune et entas­sée dans des villes insa­lubres, a dépas­sé le seuil de tolé­rance démo­gra­phique(4) avec un mil­liard et demi d’habitants – contre cent mil­lions en 1900.

Seuls quelques griots(5) et influen­ceurs de la dia­spo­ra afri­caine pri­vi­lé­giée, décon­nec­tés des réa­li­tés de leur conti­nent d’origine, pré­tendent que l’Afrique souf­fri­rait au contraire d’un défi­cit démo­gra­phique au regard des immenses ter­ri­toires non peu­plés. Sur place, l’insécurité juri­dique et la pré­ca­ri­té éco­no­mique, la pro­mis­cui­té et la pres­sion fon­cière, le manque d’accès aux soins et aux res­sources de pre­mière néces­si­té, rendent la coha­bi­ta­tion insupportable.

Cause pre­mière dont nous avons témoi­gné ici(6), la mau­vaise gou­ver­nance géné­ra­li­sée ne fait qu’empirer, à la faveur d’une crois­sance quan­ti­ta­tive non par­ta­gée. Elle est
• camou­flée par des dis­cours afro-opti­mistes et pan­afri­ca­nistes ;
• encou­ra­gée par une com­mu­nau­té inter­na­tio­nale com­plai­sante ;
• igno­rée par les médias sou­mis et contrôlés.

Le mythe de la crois­sance posi­tive de l’Afrique masque une gigan­tesque bulle ; l’illusion d’un déve­lop­pe­ment soli­daire et sou­te­nable est une fraude inter­na­tio­nale, dont les diri­geants locaux sont les mani­pu­la­teurs schi­zo­phrènes ; leurs par­te­naires étran­gers, des com­plices profiteurs.

Les défaillances publiques causent une pré­ca­ri­té explo­sive (san­té, édu­ca­tion, sécu­ri­té mul­ti­forme) ; la pré­da­tion sys­té­mique et la cor­rup­tion endé­mique entre­tiennent un envi­ron­ne­ment des affaires dis­sua­sif, obs­tacle à un véri­table déve­lop­pe­ment humain. Les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales mentent pour se jus­ti­fier, mais le sec­teur pri­vé et la socié­té civile connaissent et subissent cette réalité.

Alors que Chrétiens et Musulmans vivaient en bonne entente en Afrique de l’Ouest, les isla­mistes de toutes ten­dances pro­fitent des carences ins­ti­tu­tion­nelles pour s’étendre.

Ils imposent vio­lem­ment leur inter­pré­ta­tion archaïque de la Charia aux Musulmans modé­rés qu’ils jugent tièdes et per­ver­tis ; aux Animistes et aux Chrétiens, qu’ils déclarent infidèles.

C’est ain­si qu’une zone-sanc­tuaire sahé­lienne longue de quatre mille kilo­mètres s’est consti­tuée, du nord du Nigeria à la Mauritanie. Elle relie des groupes isla­mistes davan­tage cra­pu­leux que reli­gieux, tra­fi­quants plus que croyants, incon­ci­liables et rivaux mais alliés de cir­cons­tance face à leurs enne­mis com­muns, gou­ver­ne­ments locaux et leurs par­te­naires étrangers.

Or, pour lut­ter effi­ca­ce­ment, les États concer­nés manquent de volon­té, non de capa­ci­té ; d’engagement, non de puis­sance ; de coopé­ra­tion, non de com­pé­tence. Ils font par­tie du pro­blème, non de sa solution.

De récents signaux forts encou­ragent les isla­mistes à désta­bi­li­ser la région : dés­in­té­gra­tion du « G5 Sahel »(7) et de la Communauté éco­no­mique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ; créa­tion d’une « Alliance des États du Sahel » dis­si­dente ; remise en cause des influences et des accords étran­gers, dont l’effacement de la France, par sui­cide poli­ti­co-diplo­ma­tique(8). Des puis­sances étran­gères comblent le vide éco­no­mique et sécu­ri­taire, sans ingé­rence poli­tique : Russie, États du Golfe, Brésil, pays euro­péens et afri­cains. Ou ren­forcent leurs posi­tions : Chine, Inde, Turquie, pays asiatiques.

Des raisons de politique intérieure et extérieure à l’intervention états-unienne

C’est dans ce contexte de redis­tri­bu­tion des cartes géo­po­li­tiques, que les États-Unis pro­fitent de la confu­sion géné­rale pour ren­for­cer leur position.

Par cohé­rence, le pré­sident Trump doit don­ner des gages de fidé­li­té aux valeurs de son élec­to­rat chré­tien. Son enga­ge­ment est dénon­cé par ses oppo­sants, com­pa­triotes, mais éga­le­ment euro­péens, diri­geants natio­naux et euro­crates mon­dia­listes, chris­tia­no­phobes et isla­mo­philes, chantres d’un droits-de‑l’hommisme sélec­tif. « Silence, on tue ! ». Sous pré­texte de désac­cord, l’abandon volon­taire euro­péen des Chrétiens du Nigeria, dont le drame spé­ci­fique est nié ou bana­li­sé, répond ain­si par une mani­pu­la­tion idéo­lo­gique cynique et injuste, à une logique poli­tique agis­sante et juste.

L’administration wokiste Biden condi­tion­nait l’aide au ral­lie­ment des « par­te­naires afri­cains » aux contre-valeurs LGBTQ+, insultes aux cultures tra­di­tion­nelles afri­caines(9). Aussitôt réélu, le conser­va­teur Trump a mis fin au chan­tage idéo­lo­gique et coû­teux des agences et des pro­grammes de déve­lop­pe­ment, à com­men­cer par la puis­sante USAID, dont l’Agence fran­çaise de déve­lop­pe­ment (AFD) est une pâle mais fidèle copie. Le dis­cours mon­dia­lo-gau­chiste et anti-Trump pri­maire, répan­du en France, pré­tend que la seule fer­me­ture des pro­grammes de san­té de l’USAID cau­se­ra direc­te­ment treize mil­lions de morts en Afrique. L’incompétence et la mau­vaise foi se mettent au ser­vice de l’idéologie.

Face à la Chine et à la Russie, leurs seuls vrais rivaux — les autres sont leurs alliés ou leurs vas­saux —, les États-Unis étaient déjà influents au tra­vers de méca­nismes éco­no­miques et finan­ciers bila­té­raux (« African Growth and Opportunity Act » – AGOA, « Millenium Challenge Corporation » – MCC) et de pro­grammes de par­te­na­riat. Les opé­ra­tions mili­taires en cours contre une menace trans­fron­ta­lière, conjointes avec les forces armées nigé­rianes, per­mettent aux États-Unis de s’affirmer comme prin­ci­pale puis­sance étran­gère tuté­laire en Afrique, en appui direct du géant Nigeria, allié anglo­phone de poids à l’ONU aux ambi­tions de puis­sance conti­nen­tale, à l’étroit au sein de la CEDEAO régionale.

Ainsi, le sort local des Chrétiens du Nigeria, inter­po­sé entre urgence huma­ni­taire, affron­te­ment idéo­lo­gique et stra­té­gie poli­tique, est l’objet d’un enjeu inter­na­tio­nal qui les dépasse, dont ils font les frais. Si le prin­cipe d’une inter­ven­tion mili­taire est pré­fé­rable à l’indifférence et à l’inaction, on peut tou­te­fois dou­ter de l’efficacité de mis­siles tirés depuis un bâti­ment de guerre loin­tain. Neutraliser cet enne­mi asy­mé­trique dif­fus qui tient la popu­la­tion locale en otage, néces­site l’occupation et le contrôle durable du ter­rain par des forces conven­tion­nelles lourdes, accom­pa­gnées de forces spé­ciales aguerries.

C’est l’occasion d’une mobi­li­sa­tion géné­rale sous forme de coa­li­tion inter­na­tio­nale, de guer­riers et non de « sol­dats de la paix » onu­siens, contre une menace inter­na­tio­nale qui s’étend sur la pla­nète. Ce serait une juste réso­lu­tion pour la nou­velle année ; un vœu pieux ?

Les États-Unis disent avoir frap­pé des mili­tants de l’État isla­mique dans le nord-ouest du Nigeria [source]

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Index Mondial de Persécution des Chrétiens 2025 [source]

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Cardnal Robert Sarah - Dieu ou rien
Dieu ou rien : entre­tien sur la foi
Robert Sarah (Personne inter­viewée), Nicolas Diat (Interviewer)
Pluriel | mars 2016

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Un griot est une figure cultu­relle d’Afrique de l’Ouest, un conteur, musi­cien et his­to­rien oral qui trans­met les tra­di­tions et l’his­toire de son peuple, sou­vent par héri­tage familial. 

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Aris - Jean-Michel LavoizardJean-Michel Lavoizard est le diri­geant-fon­da­teur de la socié­té ARIS – Advanced Research & Intelligence Services.

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Jean-Michel Lavoizard

1 commentaire

  1. Monsieur Lavoizard,

    J’ai lu avec atten­tion votre article très inté­res­sant. Merci !

    Cet article inter­pelle mon ques­tion­ne­ment quant aux inté­rêts, à la place et au rôle de la France dans cet échi­quier mon­dial multicouches…

    Peut t’on citer une nation qui après avoir conquis mili­tai­re­ment un ter­ri­toire à su dans la durée, civilement,

    - l’oc­cu­per territorialement,

    - par­ti­ci­per à l’ap­pren­tis­sage et à l’u­ti­li­sa­tion d’un lan­gage commun.

    - ani­mer ses popu­la­tions autoch­tones ou immi­grées en créant et exploi­tant des filières de valo­ri­sa­tions locales,

    - l’ad­mi­nis­trer et le gérer pour garan­tir un cadre et des condi­tions de vie pro­fi­tables à tous et accep­tables par tous, mais aus­si pour favo­ri­ser un déve­lop­pe­ment col­lec­tif aux pro­fits partagés

    - édu­quer les popu­la­tions pour construire une culture de la citoyen­ne­té, qui com­plète une iden­ti­té locale

    - construire un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à un groupe humain, sous-jacent à l’é­clo­sion dans l’i­ma­gi­naire de cha­cun, du concept de des­tin com­mun apai­sé et partagé.…régional ou national.

    ???

    N’était ce pas la France, qui avec son his­toire Algérienne, avait ten­té de jouer ce rôle, avec cepen­dant tous les obs­tacles, désa­gré­ments, biais cultu­rels et de modes, biais pro­to­co­laires et de méthode qui étaient liés à cette époque où même dans la bour­geoi­sie pari­sienne une forme d’es­cla­vage par la domes­ti­ca­tion d’employés (blancs, magh­ré­bins ou noirs) mal consi­dé­rés et cor­véables à mer­ci était consi­dé­rée comme normale ?

    L’Allemagne de l’Ouest, dans un autre contexte, n’a t’elle pas bien plus tard, remar­qua­ble­ment ré-inté­­gré et déve­lop­pé l’Allemagne de l’Est ?..

    Ainsi, l’his­toire de deux pays Européens nous a mon­tré qu’on savait construire, ani­mer et déve­lop­per des pays avec du tra­vail et des com­pé­tences d’im­mi­grés (Européens), en les com­bi­nant avec des res­sources locales et des capa­ci­tés de for­ma­tion, d’emploi et d’en­ca­dre­ment des popu­la­tions locales…

    Est ce que la France sait encore le faire ?… dans les domaines prio­ri­taires dont ont besoin les Africains.

    Bien sûr L’époque et les mœurs contem­po­rains, et l’ex­pé­rience de nos abus pas­sés obli­ge­raient sim­ple­ment de chan­ger les règles de par­tage des inves­tis­se­ments et de par­tage des profits…

    Or, par­mi les géants pré­da­teurs actuels (USA, Chine, Russie, et en second plan : Turquie, Inde, EAU, Arabie Saoudite, Qatar), quels sont ceux qui ont dura­ble­ment occu­pé civi­le­ment et su déve­lop­pé et construire des ter­ri­toires qui n’é­taient pas leurs voi­sins directs ? Ces pré­da­teurs sont s’ils dis­po­sés à chan­ger les règles de par­tage ? J’en doute !…

    Le grand schisme actuel n’est t’il pas entre :

    - D’un côté des orga­ni­sa­tions mafieuses, sans règles, ins­ti­tu­tion­na­li­sés (par des ins­ti­tu­tions supra-natio­­nales cor­rom­pues), pré­da­trices, qui ne gros­sissent que par le rap­port de force et d’in­fluence et qui pro­fitent sans délai de la fra­gi­li­té de ses adver­saires ou même de ses soit disant proches par­te­naires, pour les vas­sa­li­ser et les dépouiller , voire les dés­in­té­grer ou les absor­ber de force… ?

    Et d’un autre côté des orga­ni­sa­tions démo­cra­tiques qui s’en­traident et qui, à défaut de pro­fi­ter de la fra­gi­li­té d’un par­te­naire, le sou­tiennent le temps qu’il revienne à un niveau d’au­to­no­mie et de suf­fi­sance sou­hai­té et garan­ti par l’en­semble des partenaires ?

    Comment alors, dans le contexte actuel ou la grande majo­ri­té de la popu­la­tion afri­caine est « en état de sur­vie et de fra­gi­li­té » contrer l’ap­pé­tit de pré­da­teurs géants affa­més de matières pre­mières, impa­tients, bel­li­queux, qui veulent tout pour eux et le plus vite possible ?

    Pour lut­ter contre ces géants, contre ces gangs pré­da­teurs ins­ti­tu­tion­na­li­sés, votre vœux pieux doit t’il être inter­pré­té comme la volon­té de créer une armée de che­va­liers huma­nistes dont le niveau de vio­lence et de très pro­bable léta­li­té s’a­vè­re­rait être pro­por­tion­nel à la dou­ceur du type la civi­li­sa­tion qu’il défend ?… Une forme de « croi­sés » extrê­me­ment forts qui pro­tègent des popu­la­tions extrê­me­ment douces et dociles, apai­sées et qui par­tagent les res­sources et le pro­fits en bonne intel­li­gence, et se sou­tiennent mutuellement ?

    D’ores et déjà, Merci pour vos éven­tuels commentaires

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