Fragments d’Europe :
la Belgique dans l’œil du cyclone (partie II)

Partie II : La Belgique traditionnelle résiste-t-elle à l’uniformisation wokiste ?

La deuxième par­tie de cet article est le récit de mon voyage d’une dizaine de jours en Belgique où j’ai visi­té les villes les plus impor­tantes de Flandre ; j’y émets déjà mes pre­mières impres­sions. La troi­sième et der­nière par­tie consis­te­ra à déga­ger les leçons phi­lo­so­phi­co-poli­tiques de mes péré­gri­na­tions dans ce pays qui occupe, de fait, une place émi­nente en Europe.

Plus de cin­quante ans après le retour aux sources effec­tué par mon père, c’était à mon tour de dire un der­nier adieu à ce pays que j’ai aimé et que je ne rever­rai sans doute jamais, la Belgique.
C’est ain­si que j’ai eu la joie de revoir deux des plus dignes repré­sen­tants de cette nation : mes amis Robert Steuckers et Georges Hupin.
J’avais pro­gram­mé un périple de plus d’une semaine à tra­vers les prin­ci­pales villes fla­mandes, riches en culture pic­tu­rale, en patri­moine archi­tec­tu­ral et reli­gieux, en tra­di­tions culi­naires, accom­pa­gné par Robert Steuckers, le plus avi­sé des guides, à Bruxelles et à Anvers (Antwerpen).

Bruges

Venant de Dijon, je suis arri­vé à Bruges le soir, après sept heures de route.
Au réveil, la jour­née s’annonçait maus­sade ; le temps m’importait peu ; j’avais rete­nu de Bruges une vision très sobre : un silence repo­sant où venaient s’insérer les notes aériennes d’un carillon et le glis­se­ment feu­tré des bicy­clettes qui sillonnent les rues des villes fla­mandes.
Mon hôtel se situait à la péri­phé­rie de la ville ; j’ai pris le tram pour accé­der au centre de Bruges ; au ter­mi­nus, les rames déver­saient de longues files de tou­ristes dont je me suis vite sépa­ré, choi­sis­sant de visi­ter le quar­tier calme des bégui­nages caché der­rière de hauts murs de briques peintes à la chaux blanche, un haut-lieu de résis­tance à la folie des temps modernes, fon­dé en 1245, ins­crit au Patrimoine mon­dial de l’Unesco ; empli de cette séré­ni­té que j’ai côtoyée tout au long de la visite de ces mai­sons de pou­pée rus­tiques, j’ai rejoint le trou­peau ; et là sont appa­rues les pre­mières fis­sures, non pas des bâti­ments, impec­ca­ble­ment tenus, ni même des tou­ristes, pas plus bruyants ou indis­ci­pli­nés qu’ailleurs ; en fait, je suis arri­vé place du Bourg, qui ras­semble quatre des prin­ci­paux monu­ments de Bruges :la basi­lique du Saint-Sang, l’hôtel de ville de style gothique, le greffe de style Renaissance et le palais de jus­tice devant lequel flottent (fiè­re­ment ?) à côté du dra­peau belge et du dra­peau fla­mand celui de l’Ukraine et le dra­peau wokiste LGBTQ. Deux dra­peaux, deux fis­sures escha­to­lo­giques dans l’ordonnancement mil­lé­naire des villes de culture(1) par les­quelles s’introduisent les miasmes délé­tères qui détruisent iné­luc­ta­ble­ment, à plus ou moins longue échéance, ce qui reste des peuples euro­péens.
J’ai eu ensuite la chance de retrou­ver les quar­tiers pai­sibles et somp­tueux de sim­pli­ci­té où habitent les Brugeois, et j’ai même fini par déni­cher une vraie bras­se­rie avec de bonnes bières, peu­plée de Flamands heureux.

Gand

Le centre-ville de Gand est occu­pé par l’imposant châ­teau des comtes de Flandre, une for­te­resse qui paraît inex­pug­nable, tout au moins phy­si­que­ment, maté­riel­le­ment. Elle ne l’est pas ; les mêmes fis­sures que j’avais déce­lées à Bruges l’enlaidissent et la feront tom­ber si quelque grâce spi­ri­tuelle n’intervient pas pour la sau­ver. Il s’agit juste d’un dra­peau flot­tant mol­le­ment au vent qui déter­mine pour­tant son funeste ave­nir.
La cathé­drale Saint-Bavon est un autre gigan­tesque vais­seau arri­mé au cœur de la ville ; elle pré­sente le fameux polyp­tyque de Jan Van Eyck dit de « L’Adoration de l’Agneau Mystique » qui attire des foules consi­dé­rables.
Les Gantois que j’ai ren­con­trés sont char­mants, amou­reux de leur cité ; j’ai visi­té un émou­vant hôtel par­ti­cu­lier du XVIIIe siècle, l’Hôtel d’Hane Steen­huyser(2), qui rend bien l’ambiance d’une grande mai­son aris­to­cra­tique de la fin de l’Ancien Régime, où tout semble s’être figé en un ins­tant, comme si un nou­veau Vésuve avait cru bon de créer une nou­velle Pompéi ; cette image n’est pas tout à fait inexacte si l’on consi­dère que cet Ancien Régime est tom­bé en 1789, à la manière d’un cou­pe­ret qui n’a pas été inven­té par le sieur Joseph-Ignace Guillotin à qui la rumeur publique a mal­en­con­treu­se­ment don­né le nom, mais par un chi­rur­gien mili­taire dénom­mé Antoine Louis en 1792.
Dans cette noble demeure, tout est res­té à sa place jusqu’à la moindre cuillère, les cui­sines et les caves n’attendent plus que l’enchanteur qui vien­dra les réani­mer et rem­plir les bou­teilles(3) ; situé dans une rue très pas­sante et très com­mer­çante, la rue Veld (Veldstraat), il consti­tue un havre de paix, d’authenticité et de fraî­cheur dans ce quar­tier qui, dès qu’on passe le porche de sor­tie, nous plonge dans un uni­vers qui ne dépa­re­rait pas dans le sec­teur du Bronx, où l’on voit déam­bu­ler, par­mi la foule des badauds, des bandes de jeunes lou­bards dés­œu­vrés qui font mine de tenir le haut du pavé gan­tois en cra­chant au sol sans arrêt pour mar­quer leur ter­ri­toire.
Dans aucune des villes que j’ai visi­tées, je n’ai consta­té de pré­sence poli­cière à pied dans les rues ; on voit — on entend — cepen­dant pas­ser ces fonc­tion­naires dans leurs véhi­cules, toutes sirènes hur­lantes, comme s’ils s’apprêtaient à arrê­ter sur-le-champ un mal­fai­teur mais je sup­pose que la police belge est tout aus­si inef­fi­cace que la police fran­çaise, tout au moins en ce qui concerne la pro­tec­tion des citoyens, puisqu’elle est régie, elle aus­si, par les règles impo­sées par l’Union euro­péenne qui vont plu­tôt dans le sens inverse ; la seule dif­fé­rence avec la police fran­çaise, me semble-t-il, c’est qu’elle fait plus de bruit en se déplaçant.

Bruxelles

J’ai revu avec plai­sir la Grand-Place qui m’a paru moins grande que dans mes sou­ve­nirs mais tout aus­si ruti­lante et flam­boyante avec ses mai­sons des cor­po­ra­tions dont l’une, la mai­son des Boulangers, abrite une mythique bras­se­rie : le Roy d’Espagne, où je suis entré pour la pre­mière fois au début des années 1970, qui a su gar­der son cachet tra­di­tion­nel, son ser­vice, sa cui­sine… et son che­val empaillé au milieu de la salle où j’ai pu déjeu­ner en com­pa­gnie de Robert Steuckers.
Robert m’a ensuite accom­pa­gné, et sur­tout gui­dé de ses éru­dits com­men­taires, dans mes péré­gri­na­tions aux alen­tours de la place, notam­ment à l’église Saint-Nicolas, la petite rue des Bouchers et le célèbre théâtre de marion­nettes de Toone.

Anvers

Anvers, la plus grande ville de Flandre et la deuxième de Belgique est un autre monde.
Pour un Français comme moi, qui habite un pai­sible vil­lage du Luberon, la jour­née pas­sée à Anvers fut une ques­tion de sur­vie, assailli de tous côtés par des cohortes de cyclistes qui se croisent et s’entrecroisent en fon­çant sur ce qui paraît être un trot­toir mais qui n’est nul­le­ment des­ti­né à la cir­cu­la­tion des pié­tons. À Anvers, le pro­grès s’est arrê­té à l’invention de la roue mue par l’énergie humaine.
Heureusement que Robert était là pour me rap­pe­ler à la vigi­lance à chaque ins­tant ; j’ai fini par com­prendre que les espaces de cir­cu­la­tion des vélos et des humains, par­don, des pié­tons, était « maté­ria­li­sés », comme disent les tech­no­crates, de cou­leurs diverses et que l’une d’entre elles, pas­sa­ble­ment effa­cée, devait concer­ner les per­sonnes qui se déplacent avec leurs pieds.
Mais dites-vous bien qu’une ville qui a accep­té de rece­voir en son sein les mer­veilles de l’Art nou­veau et d’abriter les vieux jours de Georges Hupin (que j’ai revu avec plai­sir en com­pa­gnie de Robert) ne peut pas être com­plè­te­ment mau­vaise.
Moi qui ai tra­vaillé dans le domaine de l’édition, j’ai par­ti­cu­liè­re­ment appré­cié le Complexe Maison-Ateliers-Musée Plantin-Moretus, encore un lieu béni des dieux et recon­nu par les hommes puisqu’il est clas­sé par l’Unesco au Patrimoine mon­dial.
Le musée Plantin-Moretus est à l’origine une impri­me­rie et une mai­son d’édition datant de la Renaissance, fon­dé par Christophe Plantin (1520−1589) ; son gendre Jan Moretus (1543−1610) lui suc­cé­de­ra à la tête de cette struc­ture qu’ils auront fait fruc­ti­fier au point de deve­nir le plus grand impri­meur-édi­teur euro­péen de leur temps.
Le musée est ins­tal­lé dans l’hôtel par­ti­cu­lier des Plantin-Moretus, un magni­fique bâti­ment qui consti­tuait à la fois la demeure et le lieu de tra­vail de la famille. Le musée pré­sente « une belle col­lec­tion d’objets témoi­gnant de la vie et du tra­vail dans l’imprimerie et mai­son d’édition la plus pro­li­fique d’Europe à la fin du XVIe siècle. L’entreprise est res­tée en acti­vi­té jusqu’en 1867 et son bâti­ment ren­ferme une vaste col­lec­tion d’anciens équi­pe­ments d’imprimerie, une grande biblio­thèque, de pré­cieuses archives et des œuvres d’art, notam­ment un tableau de Rubens. » [source : Unesco]

Louvain

Mon périple belge s’est ache­vé à Louvain avec une grande décep­tion : l’Hôtel de ville était en res­tau­ra­tion, enfoui sous les écha­fau­dages jusqu’en 2028 !
Il a été construit de 1439 à 1469 et a déjà béné­fi­cié de plu­sieurs res­tau­ra­tions ; c’est un incroyable chef‑d’œuvre de den­telle en pierre.
Pour me conso­ler, j’ai visi­té La Bibliothèque uni­ver­si­taire de Louvain, deux fois détruite par cha­cune des deux guerres mon­diales, recons­truite en style néo-Renaissance en 1928 pour l’extérieur et en style Art déco en 1940 pour la magni­fique salle de lec­ture en chêne amé­ri­cain.
J’ai repris le che­min du retour vers Dijon puis vers la Provence après une bonne bière sur la place de la biblio­thèque, place Ladeuze, entre deux averses ; la bras­se­rie avait eu la bonne idée dans ce laps de temps de rele­ver ses bâches pour offrir un peu de soleil à ses clients. Je suis ren­tré tout bron­zé en Provence ; on m’a deman­dé si je reve­nais des Seychelles. Comment expli­quer que j’ai pris un coup de soleil à Louvain ?

Pierre-Émile Blairon

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À suivre :
III : Quelles pistes pour une renais­sance européenne ?

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Pierre-Émile Blairon

Il en est une troi­sième à Bruges mais ce n’est pas une fis­sure, c’est un tsu­na­mi : la construc­tion en 2002 de la salle des concerts, sorte de block­haus informe en plein cœur de la cité ancienne, éri­gé pour cas­ser l’harmonie de la ville dans le but évident de lais­ser place au « Progrès » qui est, comme disait Giono (de mémoire) : la bombe ato­mique des imbé­ciles. Voir mon article du 26 mars 2018 : Architecture contem­po­raine : le triomphe de la vani­té du 24 mars 2018

Il est situé en face d’un autre hôtel par­ti­cu­lier, la Maison Arnold Vander Haeghen, qui abrite le salon chi­nois et le bureau du Prix Nobel Maurice Maeterlinck ; les visites des deux hôtels peuvent être groupées.

Un domaine où cette nou­velle Belgique m’a fort déçu ; les Belges nou­veaux, en tout cas, les Flamands nou­veaux – puisque je n’ai pas quit­té la Flandre au cours de ce voyage, excep­té ma rapide excur­sion à Bruxelles – n’ont plus aucune culture du vin ; ils penchent vers la faci­li­té de l’uniformisation : les res­tau­rants vous pro­posent des cépages uniques (donc des vins non assem­blés, non tra­vaillés), piquettes insi­pides, sauf excep­tion, qu’ils vous pré­sentent avec force manière comme s’il s’agissait d’un nec­tar et qu’ils vendent à des prix éle­vés parce qu’ils viennent de l’autre bout du monde alors que la France mitoyenne de la Belgique offre un panel infi­ni de bons vins, voire d’excellents vins, à des tarifs tout à fait abor­dables (voir l’article bien docu­men­té de Wikipédia sur le sujet : mono-cépage).

Pierre-Émile Blairon a éga­le­ment publié :